•Encore une fois, le Musée Safia Farhat à Radès crée l’événement et nous gratifie, pour son nouveau rendez-vous annuel, d’une belle exposition. Et pas seulement belle : intelligente, instructive, édifiante…
L’exposition part pourtant d’une évidence, voire d’une lapalissade qui rappelle la célèbre expression du poète latin Lucrèce selon laquelle « rien ne naît de rien » (ex nihilo nihil). Car tout dans l’art est recommencement. Mais empressons-nous de le dire: recommencement ne veut pas dire auto répétition, mais réinvention continue et dépassement perpétuel de ce qu’il y a, de ce qui est.
En fait, le titre de l’exposition le dit d’emblée. « Palimpseste et anticipation », réunit vingt-quatre artistes tous aussi différents les uns des autres, de par leur approche picturale, leur style, les techniques et les matières utilisées, et, finalement, par le rendu final. Différents et pourtant si proches, voire semblables.
Tous ces artistes partent, en effet, d’une même volonté annoncée et assumée de se revendiquer d’un héritage, de ce qui est laissé par les générations antérieures et, chose importante, qui doit être connu, reconnu et assumé.
La métaphore du « palimpseste » est pertinente- même si elle paraît évidente, comme nous l’avons déjà souligné- et renvoie à cette image de l’oeuvre artistique comme réalisation portant les traces non effacées de celles qui l’ont précédée. On évoque l’image du parchemin dont le texte qu’il porte laisse voir les traces du ou des textes précédents.

◾️Rupture et reconstruction
Le message est alors clair. La création artistique, picturale en l’occurrence, n’est ni spontanée, ni, encore moins, magique. C’est le fruit d’un dur labeur à travers lequel l’artiste-créateur, tour à tour transmetteur du legs, passeur de frontières, maïeuticien (masculin de sage-femme) qui reçoit l’enfant-oeuvre, opère une double action de rupture et de reconstruction.
La rupture vient de cet oubli, feint ou réel, du passé, de ses codes, de ses symboles, de ses connotations. La reconstruction se fait par la sollicitation de ce même passé, par la réutilisation souvent involontaire de ses codes, par la revivication de ses couleurs, par le réenchantement de son message. Par sa sublimation, somme toute.
Dans cette exposition, les oeuvres de Amar Briki, Sonia Ben Slimene, Slim Drissi, Halim Karabibene, Raouf Karray et Walid zouari, sont sans doute celles qui mettent le mieux en scène, chacune selon leur particularité et leur sensibilité distinctives, cette lutte de l’oubli et de sa persistance. L’oeuvre est, dans le même temps, familière et étrange, méconnaissable et reconnaissable. On se rend à cette évidence : l’oubli n’est qu’une illusion. C’est une présence. C’est une réalité. Il est au coeur de la création. De la re-création. Il en estle moteur. Il en est le coeur.

Résistance, dites-vous ? Tout à fait ! Pour mesurer l’importance de cet « oubli » il faut dépasser l’espace-toile vers celui de l’espace-réalité où l’humanité assiste indifférente aux massacres les plus barbares, aux épurations les plus féroces et aux génocides les plus caractérisés. Ces villes qu’on détruit avec application, ces mosquées, ces écoles, ces hôpitaux qu’on rase au vu et au de toutes les bonnes consciences…, toutes ces horreurs humaines trouvent écho dans cette exposition dans les oeuvres de Omeima Ben Soltane, de Alaeddin Boutaleb, de Sadri L’histoire, de Brahim Matous et de Atef Maatallah. L’oubli devient ici lutte, passion-au sens fort de souffrance-, résilience…espoir. On pense alors à cette métempsychose chère à Platon pour comprendre que la fonction de l’art est cette essentielle transfiguration qui, au delà de l’oubli nourrit la mémoire et, au delà de la mort, permet à la vie de se régénérer.
◾️L’auto connaissance comme outil d’anticipation
Il va sans dire là encore que la résistance n’est pas spontanée, naturelle ou instinctive. Cela s’apprend par une double action soutenue d’exigence et de connaissance. Connaissance de soi, en premier lieu, et qui constitue la condition sine qua non pour aller vers l’avenir et construire son futur. Sans quoi c’est la dégénérescence et la mort.
Nombreuses oeuvres dans l’exposition préfigurent cette anticipation, certes de façons différentes et multiples. Il y a d’abord celle de Amel Bouslama, « le paradis d’un artiste » qui recrée un monde de dessins et de couleurs si troublant qu’on ne sait finalement si l’on est dans le passé ou dans le futur. Cette confusion des temps se situe au centre de la question picturale. Plus on est local, et plus on est mondial. Plus on est soi-même, et plus on est universel. Pensez à Picasso et sa Guernica et à toute cette résurgence de l’art primitif qui s’en libère.
Il n’est d’anticipation possible sans maîtrise identitaire. Anticiper c’est retourner…vers le futur. « J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant », disait justement le génial espagnol.
Mais anticiper signifie aussi s’inscrire dans une vision résolument moderniste de l’art en offrant une nouvelle perspective sur le devenir de notre monde. Aicha Filali, à qui l’on doit par ailleurs cette intéressante exposition, présente une oeuvre aussi captivante que déroutante. Fidèle à son approche récupératrice, l’artiste réussit à redonner vie à des restes de tissu dont elle façonne, grâce à une technique mosaicale, des tableaux mélangeant époques et objets, non sans provoquer un sentiment parodoxal de plaisir et d’angoisse. Quel chemin prendre pour traverser ce monde encombré d’objets à l’obsolescence programmée ? Comment survivre dans ce étouffant capharnaüm?
la même question est posée par l’œuvre de Amine Inoubli qui donne à voir une tête bovine accrochée à un mur de faïances andalouses. Comment sauver ce monde qui fonce tête baissée dans le mur du consumérisme, poussé par des réflexes d’un autre temps ? Comment sauver l’humain chez l’homme, tout court ? Réponse : par l’art.
◾️Tunisie, la nation palimpseste
Il est d’ailleurs surprenant que cette notion du « palimpseste » n’ait pas été aussi mise en avant autant qu’elle le mérite et qu’elle ne soit valorisée à sa juste importance dans un pays comme le nôtre qui est la confluence par excellence de toutes les civilisations et cultures de la méditerranée, et même au-delà. Que cela soit dans l’urbanisme, la langue, la musique, l’habillement, la gastronomie…, toute la physionomie nationale crie les rencontres recherchées ou subies, les influences partagées, les mélanges, les intertextualités, les « andalousies recommencées « -selon l’expression de Jaques Berque.
Alors ? Il faut savoir reprendre ce chemin de la connaissance et de l’auto connaissance. Il faut savoir, comme on dit aujourd’hui dans ce monde de connexion, s' »identifier ». Car seul ce chemin-là peut non amener vers le futur, comme le prouve si bien l’oeuvre de Najet Dhahbi qui, comme par une étrange transmission des âmes-encore Platon ! -nous jette soudain sur une scène où nous croyons reconnaître des silhouettes de mangas japonais sous des traits de chez nous.
Ainsi donc, c’est en sachant creuser dans notre passé que nous pouvons retrouver notre avenir. Ne disions-nous pas que nous sommes une nation palimpseste ?



