
Psychanalyste, anthropologue et ancienne professeure à l’Université de Tunis, ayant occupé le poste de ministre de la Femme (2011), Lilia Labidi, célèbre militante féministe nous revient cette fois avec un nouveau projet, une nouvelle réalisation, rendant hommage à Ibn Al Jazzar, surnommé « le médecin des pauvres » qui a marqué l’histoire de la médecine par son dévouement social et ses traités avant-gardistes. Auteur de référence, pionnier de la pédiatrie, le savant Kairouanais Abou Jaafar Ahmad Ibn Ibrahim Ibn Abi Khalid Al Jazzar (898-980), était connu durant toute sa vie non seulement au Maghreb Arabe, mais aussi en Orient et en Occident ; plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en latin, en grec et en hébreu contribuant au progrès de la médecine et de la pharmacie … De dimension universelle, son œuvre est aujourd’hui discutée par de nombreux chercheurs dans plusieurs pays à travers le monde. Dr. Lilia Labidi co-commissaire de l’exposition aux côtés du Pr. Taoufik Nacef de la Faculté de médecine de Tunis, nous en parle longuement dans cet entretien.

*Vous venez d’organiser en collaboration avec Pr. Taoufik Nacef, la Faculté de médecine de Tunis et la Bibliothèque Nationale, un événement consacré à l’illustre médecin tunisien né à Kairouan (IX-Xème siècle) : « Ibn Al Jazzar dans la Tunisie d’aujourd’hui ». Quels en sont les objectifs par rapport aux jeunes générations pratiquant ce domaine ?
Lilia Labidi : J’organise des expositions depuis très longtemps maintenant. Ma première exposition date du temps où j’étudiais à Paris ; elle s’intitulait « Mains de fées », organisée à la galerie du Théâtre le Lucernaire. Le Prof. Taoufik Nacef a dirigé le Centre pédagogique où il avait fondé une unité consacrée à la photographie pour documenter les activités des collègues de la Faculté de médecine de Tunis. J’évoque ceci pour dire qu’il n’est pas surprenant que nous ayons organisé cette exposition.
L’objectif d’un tel événement était d’introduire l’œuvre d’Ibn Al Jazzar (898-980) à la Faculté de médecine de Tunis, figure peu connue par les étudiants et les enseignants, introduire le corpus d’Ibn Al Jazzar dans l’enseignement tout en restant ouverts aux sciences qu’elles proviennent d’Asie, d’Afrique, d’Amérique Latine ou de l’Occident. Nos étudiants ont besoin d’être avec des Maîtres, pas d’enseignants qui répètent en écholalie ce que d’autres débitent… C’est une question éthique. Nos facultés, dans toutes les disciplines, regorgent de savants. Sont-ils connus? Que fait-on pour profiter de leurs expériences, connaissances et savoirs ?
*Penseriez-vous qu’Ibn Al Jazzar a suffisamment fait l’objet d’études de la part de chercheurs tunisiens, arabes et étrangers ? Son mérite dans le domaine de la médecine est- il au moins reconnu par ceux qui aujourd’hui se targuent d’en détenir les clefs, je parle de l’Occident …
–Un ouvrage tunisien consacré à la mère et à l’enfant publié au cours des années 1970 ne comprend pas dans ses références, le traité de pédiatrie d’Ibn Al Jazzar, considéré par les historiens de la médecine, comme l’un des trois premiers traités consacrés à la pédiatrie dans le monde et qui avait été commenté et publié à Tunis par le Prof. Habib Al Hila en 1969. Malheureusement, il n’est toujours pas cité dans les bibliographies des travaux des chercheurs contemporains. Ibn Al Jazzar, auteur prolifique, a publié près de 44 ouvrages dont on peut mentionner Zād al-musāfir wa quout al-Hadhir (Viatique du voyageur), traduit en latin par Constantin l’Africain ; Kitab tibb al-fouqara wal masakin (Traitéde la médecine des personnes âgées et de leur hygiène de vie), etc. Les ouvrages d’Ibn Al Jazzar ont été traduits en latin. Ils ont aussi été traduits en grec et en hébreu. Ils ont servi à l’enseignement durant plusieurs siècles dans les écoles de médecine en Europe. Cette méconnaissance de l’œuvre d’Ibn Al Jazzar par nos élites est symptomatique de carences héritées de l’enseignement colonial.
Plusieurs des problèmes de notre société sont liés à la transmission du savoir. Et, ceux-ci dépassent très largement le rôle d’une société savante, d’une association… En Europe, quelques chercheurs travaillent sur Ibn Al Jazzar. Mais dialoguent-ils avec des chercheurs Tunisiens ? Ont-ils présenté leurs œuvres en Tunisie ? Sont-ils publiés par les revues Tunisiennes ? Sont-ils discutés par nos élites ? Nous devons aussi nous interroger sur nos propres carences.
* En quoi notre pays se distingue par rapport au monde arabe dans le domaine des recherches médicales et scientifiques ?
-Il faut commencer par dire que les pays de la région font des efforts extraordinaires pour scolariser et envoyer les jeunes aux universités. Par ailleurs, on constate aussi que ces pays connaissent aussi les mêmes problèmes. Fuite des cerveaux, budgets limités, l’état des bibliothèques, la mauvaise circulation des revues, etc. Penons par exemple le cas du féminisme. Dans les pays occidentaux, les enseignantes féministes travaillent au sein des universités. Et leurs travaux sont publiés par des revues financées par les universités. Leurs ouvrages sont achetés par les bibliothèques de ces universités. Dans le monde arabe, elles sont actives dans les associations, hors du milieu académique. Elles ont peu d’impact sur l’enseignement, la formation, la recherche, la transmission. C’est un rejet structurel. Vous voyez, ces derniers jours, les Tunisiens sont émus par le cas d’un enfant de trois ans qui a été victime d’abus sexuels. Les réseaux sociaux parlent beaucoup de ce cas sans renvoyer aux travaux scientifiques. Or, Il y a une femme médecin qui a été la première femme en Tunisie à soutenir son doctorat à la Faculté de médecine de Tunis en 1993 sur les abus sexuels dont ont été victimes 45 cas. Pourquoi les médias, la police, la justice ne référent-ils pas à ce travail académique?
Un autre problème. Plusieurs travaux de chercheurs ont montré comment les universités arabes sont des extensions des universités d’une métropole étrangère. Je vais parler des domaines sciences humaines et sciences sociales. Dans le années 1970, le Prof. Tahar Labib a dénoncé comment les références des travaux en sciences sociales, réalisés par des chercheurs tunisiens étaient étrangères. Prenons le cas de la littérature féministe. Très tôt, j’ai éprouvé le besoin d’apporter des modèles de femmes tunisiennes militantes, activistes, etc. Ces figures sont-elles utilisées dans l’enseignement, la recherche? Une recherche qui respecte les fondements éthiques est une recherche qui fait progresser, qui ouvre des perspectives. Prenons le cas de tests appliqués dans le champ de la santé mentale. A-t-on besoin d’adapter un test européen? Avec toutes les compétences qui existent dans le pays et dans la région, ne peut-on pas inventer quelque chose de local, régional, et soumette celui-ci à toutes les mesures pour le contrôler, le vérifier ? Nous sommes prisonniers de l’imaginaire du Dr. Porot (psychiatre français, (19ème-20ème siècle).
*Il me semble avoir remarqué l’absence de couverture médiatique à votre événement pour cibler le grand public, et c’est bien dommage dans la mesure où effectuer un travail sur Ibn Al Jazzar n’est pas une chose aisée. Par contre, seules étaient présentes les familles des auteurs tunisiens ayant consacré des ouvrages à cet illustre médecin. Comment expliquer cela ?
– A l’occasion de l’ouverture, M. Iheb Labbene le Doyen de la Faculté de médecine de Tunis a rendu hommage aux auteurs, aux familles des auteurs et aux artistes qui ont contribué à faire connaitre Ibn Al Jazzar comme Dr. Ahmed Ben Miled, Prof. Boubaker Ben Yahia, Prof. Habib Al Hila, Prof. Radhi Jazi, Prof. Amor Chadli, Prof. Ibrahim Ben Mrad. Quant aux artistes, nous avions les illustrations et les œuvres d’Ali Bellagha, de Hatem El Mekki, Rachid Koraichi, Nadia Dhab et Néfissa Goaied. La présence des familles a été un moment fort émouvant…
Editer un traité d’Ibn Al Jazzar n’est pas en effet, une chose aisée. Cela demande beaucoup de travail et l’implication de plusieurs personnes. Une autre découverte faite lors de la préparation de cette exposition a été le rôle joué par les épouses des auteurs des ouvrages d’Ibn Al Jazzar. Ce fait sociologique reflète le milieu de l’élite des années post- indépendance. J’espère que les chercheurs et les journalistes vont saisir cette occasion pour aller parler avec les épouses et nous faire découvrir ce milieu où celles-ci ont joué un rôle capital.
Nous avons une grande dette vis-à-vis de ces auteurs. Malheureusement, il faut aussi dire qu’aujourd’hui, les ouvrages d’Ibn Al Jazzar publiés par Beit El Hikma sont tous épuisés. Il faut espérer que le ministère de la Culture et Beït al Hikma vont faire le nécessaire pour procéder à une nouvelle édition de ces ouvrages et intégrer ceux des Professeurs Amor Chadli et Ibrahim Ben Mrad à cette série. Heureusement, que nous avons la Bibliothèque Nationale de Tunis où on peut lire son œuvre, sur l’Ecole médicale de Kairouan et sur les périodes où il a vécu pour mieux comprendre cette œuvre dont nous n’avons que deux traités. Cette œuvre du Xème siècle est si lointaine et à la fois si proche de nous. Les sujets traités par Ibn Al Jazzar sont ceux que nous rencontrons aujourd’hui.
Votre remarque au sujet de l’absence de couverture par les médias est importante. Les commissaires n’ont pas contacté les médias. Peut-être, était-ce une erreur de penser qu’une affiche postée sur le site de la Faculté de médecine de Tunis serait suffisante. La Faculté de médecine doit réfléchir sur ce fait et l’analyser aussi. Je pense quant à moi que les Tunisiens passent par une période difficile, et sont peu disponibles. Par ailleurs, c’est une zone dont l’accès est difficile pour les personnes qui ne sont pas motorisées. Même dans ces cas, il faut éviter certaines heures où le trafic est très dense. Peut-être aussi faut-il organiser davantage d’expositions pour familiariser les étudiants et les enseignants avec ces expériences car ceux-ci aussi étaient rares. Les étudiants avec qui nous avons discuté ont dit ne pas connaitre Ibn Al Jazzar, ne pas connaitre le Musée de la médecine tunisienne qui se trouve à quelques mètres de la Faculté de médecine de Tunis.

Cette exposition a été l’occasion, pour moi, en discutant avec quelques étudiants, enseignants et visiteurs, de vivre de près l’hypothèse de l’historien de l’art, Naceur Ben Cheikh, tirée du travail réalisé par Samira Dami pour son diplôme à l’IPSI, hypothèse qui rejoint les positions de Néjib Belkhodja sur l’art en Tunisie. Ceci n’est pas un autre débat. Ceci est aussi directement lié à Ibn Al Jazzar.
*Vous avez réalisé l’affiche de l’exposition (du 04 au 06 février 2026) en faisant appel à l’artiste Nadia Dhab, « Ibn Al Jazzar est dans les nuages ». Quel message avez-vous voulu faire passer ?
-L’affiche reprend un extrait de l’œuvre de Nadia Dhab car cette œuvre a été réalisée à ma demande en 2016. Je collabore beaucoup avec Nadia. Ses caricatures sont très belles et très originales. J’ai eu l’occasion d’exposer à plusieurs reprises ses œuvres. La photo de la faculté est une proposition du Prof. Iheb Labbene. Alors, les commissaires ont eu l’idée de mettre Ibn Al Jazzar sur un nuage pour dire que s’il avait été présent parmi nous, il afficherait son bonheur de voir enfin son œuvre entrer à la Faculté de médecine de Tunis. Le message que nous voulions faire passer est l’importance du rôle joué par l’Ecole médicale de Kairouan dans la diffusion du savoir, sa transmission et sa circulation. Il y a aussi l’esthétique des villes du sud du pays, la contribution des élites du sud et des autres régions à ce pays, etc…
*L’exposition qui accompagne l’événement est richement documentée de livres, photos, articles en différentes langues … S’agit-il de votre propre collection ou bien l’avez-vous préparée à l’aide d’autres personnes ?
-Cette exposition est le fruit d’un long travail organisé comme je l’ai bien mentionné, avec la Faculté de médecine de Tunis et la Bibliothèque Nationale de Tunis. Si les documents, les objets, les ouvrages d’Ibn Al Jazzar proviennent de mes fonds personnels, les manuscrits sont la contribution des Institutions partenaires. La plupart des photographies ont été procurées par les familles. La thèse du Dr. Ahmed Ben Miled soutenue en 1933 à la Faculté de médecine de Paris et le livre Kitab al-Itimad fi al-Afwiyah al-Mufradah, publié à Londres en 2019, sont des dons qui ont été faits à cette occasion par la famille Ben Miled et le Prof. Ibrahim Ben Mrad à la Faculté de médecine de Tunis.
Il faut aussi dire que ce travail n’a pu aboutir que grâce aux concours de plusieurs Institutions durant plusieurs années de recherche comme le Musée national de médecine de Tunis, du Musée Raqqada, de Beït al Hikma, la Poste tunisienne, l’Artisanat, l’Institut supérieur de l’Histoire de la Tunisie contemporaine, le Centre de documentation nationale. Je regrette si j’ai oublié de mentionner d’autres acteurs. Il faut aussi dire que ce travail doit beaucoup aux auteurs qui ont publié des textes sur Ibn Al Jazzar comme le Dr Ahmed Ben Miled, les Professeurs Sleim Ammar et Boubaker Ben Yahia. Et à ceux qui ont édité les ouvrages d’Ibn Al Jazzar comme les professeurs Amor Chadli, Radhi Jazi, Ibrahim Ben Mrad avec qui nous avons réalisé des entretiens au fil des années, aux familles de ces auteurs et celles des Professeurs Boubaker Ben Yahia et la famille du Prof. Habib Al Hila rencontrées en 2026. Pour faire aboutir cette exposition, les commissaires ont mis à profit les croisements de faits historiques avec les apports des auteurs et de leurs familles. Cette exposition à la croisée de l’anthropologie, de l’histoire de la médecine et de la psychanalyse a interrogé des archives. Elle a contribué à faire parler des documents.
*Quelle conclusion pourrions-nous tirer d’un tel événement, dans une époque où tout devient robotisé et guidé par la machine ?
-Je comprends les craintes que nous avons vis-à-vis de l’Intelligence Artificielle. Il faut savoir mettre cette nouvelle technologie à notre service sans oublier que l’intelligence/la créativité de l’être humain restent les plus importants.



