Les occidentaux et surtout la France faisaient semblant de croire que l’élection présidentielle allait bien se tenir le 24 décembre. Le 12 novembre, la conférence internationale de Paris avait même menacé de sanctions onusiennes les parties qui, « à l’intérieur ou à l’extérieur de la Libye » entraveraient son organisation. Le cessez-le-feu en vigueur tenait tant bien que mal, de nombreuses personnalités avaient fait acte de candidature, mais finalement rien ne bougeait et Paris souhaitait seulement que la présidentielle ait lieu à la date la plus proche du 24 décembre.
Ces derniers jours, tous les observateurs prononçaient le même mot, « impossible » et énuméraient les obstacles infranchissables. Le chercheur Jalal Harchaoui, spécialiste de la Libye auprès de l’ONG Initiative globale, répétait qu’ « il est temps d’arrêter de considérer ce pays comme un pays stable, où on peut organiser des élections ».
Ce matin, la commission parlementaire chargée du suivi de la présidentielle a reconnu cette impossibilité et a conseillé de « relancer le processus politique et de reformuler la feuille de route ». La Haute commission électorale a proposé une nouvelle date : le 24 janvier. Mais le doute est permis tant la situation est instable aux plans politique et sécuritaire.
La Libye, dix ans après l’élimination de Kadhafi, demeure un bourbier, une poudrière, une terre où les clans s’opposent pour arriver au pouvoir, pour empêcher le rival de le conquérir. Le parlement basé à Tobrouk a adopté des lois électorales plutôt favorables au maréchal Haftar, l’homme fort de l’est et a même approuvé une motion de censure contre l’exécutif; le Haut conseil d’Etat, qui siège à Tripoli, les a rejetées ; la Haute commission électorale a accepté quelque 90 candidatures mais n’a pas publié la liste des candidats et aucune campagne électorale n’a eu lieu. A l’approche du 24, les milices ont refait leur apparition. Des partisans de Seif al islam Kadhafi se sont opposés à ceux de Khalifa Haftar ; mardi, des forces du premier ministre -candidat Dbeibah ont dressé des barricades à Tripoli pour montrer leur hostilité au scrutin; jeudi, des miliciens de Salah Badi, qui règne sur Misrata avaient encerclé le siège du gouvernement et le conseil présidentiel. Proche des Frères musulmans, basé en Turquie depuis 2015 et revenu au pays en août, cet ancien officier qui s’est soulevé contre Kadhafi en 2011, refuse totalement et par tous les moyens les élections considérant que tous les candidats sont des « traîtres, des agents ennemis, des racailles ». Il aurait aussi, aujourd’hui, empêché l’avion de deux candidats, l’ancien ministre de l’Intérieur Fathi Bachaga et de l’ancien vice- Premier ministre Ahmed Meitig de se poser à Misrata au retour de Benghazi où ils se sont ralliés à Haftar. Leur avion se serait posé en Tunisie.
La mission d’appui des Nations unies en Libye, la Manul, est « préoccupée est préoccupée par l’évolution de la situation sécuritaire à Tripoli ». Aujourd’hui, la Libye est plus proche d’un nouvel embrasement que des urnes. Et même si la présidentielle avait pu se tenir, ses résultats n’auraient pas été reconnus par les battus. La victoire du maréchal Haftar était déjà refusée…
Si les soutiens d’Abdel Hamid Dbeibah -qui n’avait pas le droit de se présenter- refusent l’élection, c’est parce qu’ils ne sont pas sûrs de sa victoire et qu’ils estiment qu’en restant à la tête de l’exécutif, il peut renforcer sa domination. Au risque de voir ses adversaires riposter violemment. Dbeibah est soutenu par la Turquie, par Erdogan qui pense gouverner à travers lui. Le président turc ne considère pas que ses forces militaires sont des mercenaires qui doivent quitter le pays, mais des « invités » du gouvernement légal, à l’inverse des mercenaires russes de Wagner proches de Haftar.
Au milieu de ce chaos Libye, l’ONU semble bien impuissante. Démissionnaire le 23 novembre, son envoyé spécial Jan Kubis n’aura pas tenu un an et sa remplaçante Stéphanie Williams, arrivée il y a dix jours, en est aux premiers contacts. La tension est au plus fort et il faut s’attendre à des surenchères, des tractations, des pressions des milices… La population, elle, se soucie des coupures d’électricité, de l’inflation galopante, des difficultés de la vie quotidienne. Avec la peur de nouveaux affrontements meurtriers.
