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Les « Dix Plaies » de la Culture (II)

Tunisie Direct par Tunisie Direct
depuis 4 heures
dans CULTURE, IDÉES & DÉBATS, Les infos du jour, SLIDER
(Compulsant nos archives personnelles, nous actualisons cette réflexion rédigée en 2005 et qui n’a pu être publiée en temps opportun pour des raisons que la raison ignore ; il nous semble cependant que les maux jadis évoqués continuent de nos jours à ronger les articulations de la culture, tous les secteurs y afférant sont plus ou moins concernés).
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par Mohamed GARFI Compositeur, Docteur en Musique et Musicologie (Paris IV, Sorbonne)

L’homme honorable commence par appliquer ce qu’il veut enseigner ; ensuite il enseigne.

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D’emblée, il s’agit pour le responsable politique comme pour l’intervenant culturel de répondre à trois questions majeures : L’éducation artistique et culturelle est-elle une priorité pour la nation ? A quelle culture minimale a droit le citoyen quelle que soit son origine sociale ? Quelles sont les obligations de l’Etat, des collectivités locales, des associations, des individus vis-à-vis de l’éducation culturelle et artistique ?

Selon François de Mazières « il faut donner à l’individu le bagage minimum qui lui permet de dire que Rembrandt n’est pas un joueur de football et que Beethoven n’est pas un chien » (La Culture n’est pas un luxe, 1999).

3. L’éducation artistique en péril 

Il est évident que la culture ne peut pas atteindre un haut degré de perfectionnement et de créativité sans professionnels qui se consacrent entièrement à leur art et en soient rémunérés convenablement. Pour cela, le pays doit être doté d’un dispositif de formation approprié que nous avons sans cesse prôné ainsi que des moyens juridiques et financiers pour faciliter son action. 

Combien d’années faudrait-il pour former un artiste dans n’importe quel domaine ?

Patrick l’Echevin (1950) médecin doublé de chef d’orchestre estime qu’il est aisé de prévoir le nombre d’années nécessaires pour la formation d’un médecin alors qu’il est difficile de prédire combien de temps faudrait-il pour former un artiste (Musique et médecine, 1980).

Le dispositif de la formation culturelle et artistique a longtemps présenté des faiblesses permanentes, inquiétantes dans la mesure où l’école ne fournit pas un dispositif d’éveil artistique et culturel de qualité suffisante et ne permet pas un accès égal de tous les jeunes à la culture et à l’art. 

Un vide en partie comblé par un système parallèle d’écoles « spécialisées » reposant essentiellement sur l’initiative privée qui dépend de la bonne volonté des autorités locales ainsi que du degré de compétence des entreprenants, de plus en plus douteux.

Devant la demande croissante de la population pour obtenir des lieux d’accueil et d’accompagnement aux pratiques d’amateurs la qualité de l’enseignement dispensé compte moins que l’existence même de ces activités qui occupent une fonction de convivialité autant qu’une dimension artistique.

Dire que la responsabilité incombe en premier lieu à l’Etat ne doit pas non plus se traduire par le désengagement des collectivités locales, des individus organisés en associations, vis-à-vis des questions relatives d’éducation.

L’éducation artistique n’a jamais atteint un état aussi fluctuant qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les institutions héritées de l’époque coloniale : le Conservatoire de musique et de danse, l’Ecole des beaux-arts et le Centre d’art dramatique ont participé tant soit peu à la formation d’artistes talentueux dont plusieurs se sont distingués par la maîtrise de leur art et leur apport créatif au patrimoine national. Nous citons à titre de référence les musiciens Abdul Hamid Belaljiya et Mohamed Saada, les plasticiens Zoubeir Turki, Hédi Selmi, Habib Chebil et Moncef B. Amor, les hommes de théâtre Ali B. Ayyad, Moncef Souissi et Béchir Drissi, des noms qui, avec beaucoup d’autres contemporains, ont marqué leur époque et dont l’absence est des plus significative. 

L’ancienne génération, davantage formée sur le terrain par des esthètes doués a été en quelque sorte privilégiée par l’existence de troupes prestigieuses et d’associations d’amateurs avertis souvent encadrées par des professionnels hautement qualifiés  qui leur assurèrent un certain savoir artistique et leur permirent d’exhiber leur talent. 

Cet encadrement a cessé d’exister avec la simplification du rôle des instances compétentes (associations, troupes, clubs) réduites à des activités précaires ou lucratives. 

Déjà, depuis plus de cinquante ans nous n’avons cessé de rappeler que la situation est alarmante et que le niveau de l’enseignement artistique était assez faible pour répondre aux besoins de l’évolution générale et s’aligner sur les institutions similaires (cf. les recommandations des commissions sectorielles de 1971, archives du Ministère) ;

Pendant les assises de ces premières commissions sectorielles organisées à l’initiative du ministre Chedly Klibi et qui ont duré trois semaines, toutes les préoccupations majeures des différents secteurs ont été étalées au grand jour par les spécialistes y compris l’absence d’un enseignement spécifique supérieur, sans toutefois aboutir à des solutions tangibles. 

La réforme que nous avons recommandée a été rudement contestée sous prétexte de non-conformité aux choix politiques de l’époque et remplacée dix ans plus tard par la création d’instituts qui, pour la plupart, ne répondaient pas aux espoirs escomptés.

L’erreur certaine a été de confier l’élaboration des programmes d’études et la direction à des personnes qui ne possédaient ni le savoir requis ni l’expérience nécessaire. Les résultats ne sont que trop explicites : un programme difforme qui ne mène nulle part, sinon produire des intervenants dont le niveau est à mi-chemin entre l’amateurisme et le semi-professionnalisme. 

Schoenberg ne disait-il que dans l’art le chemin du milieu ne mène nulle part ? 

Comment accepter que les futurs spécialistes des arts soient orientés par un logiciel informatique dont les données d’évaluation ne semblent pas confirmer les résultats estimés ? 

Comment sacrifier plusieurs promotions dans des sections « fantômes » sans issue telles que MAO (musique assistée par ordinateur) et TPS (technique de prise de son) crées précipitamment par le « copiage » irréfléchi de modèles européens et ne pas disposer des moyens humains et techniques appropriés ?

Pour comprendre l’ampleur de la situation, il suffit de prendre en exemple un bachelier qui n’ayant acquit que des notions élémentaires en algèbre se voit orienté à étudier les sciences mathématiques ou physiques à l’université. 

C’est exactement ce qui se passe pour bien des étudiants des instituts artistiques supérieurs. 

Aussi serait-il plus judicieux que la formation relève du département de la Culture, mais après révision obligée, les instituts dépendant de l’Enseignement supérieur auront désormais à approfondir davantage les questions théoriques, historiques et pédagogiques.

 (à suivre)

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