
Nul n’est prophète en son pays
paroles du Christ
Les grandes nations ont compris que le capital imperceptible de l’imaginaire humain est capable de créer un produit de valeur inestimable lorsqu’il évolue dans un environnement propice. L’histoire nous confirme d’ailleurs que des centaines de créateurs de renom (musiciens, dramaturges, cinéastes, hommes de lettres, danseurs et artistes de toutes spécialités), voire des philosophes et des scientifiques, ont dû quitter la mère patrie pour chercher asile et refuge dans des terres plus accueillantes, faute d’environnement favorable.
L’on se vante souvent d’avoir des talents de haut niveau qui exercent dans divers pays du monde mais l’on s’interroge rarement sur les raisons réelles de cette expatriation volontaire ni sur ses conséquences.
Force est de constater que les plus doués qui n’ont pas trouvé un aboutissement probant à leur formation inachevée ni l’environnement artistique propice pour s’affirmer ont cherché le perfectionnement et l’épanouissement ailleurs, dans les pays aux traditions artistiques bien ancrées, en l’occurrence l’Europe.
4. Environnement empesté
Autant la culture est considérée par l’Etat un domaine stratégique, autant elle est banalisée par son administration et la bureaucratisation de sz gestion, malmenée par des lobbies occultes de toutes sortes puisque la culture est aujourd’hui intégrée dans le système de production.
Malgré que les domaines de la création représentent un vaste champ d’activité économique, la quasi totalité des artistes, hormis ceux qui bénéficient d’une fonction stable, vit de cachetons, par nature aléatoires, perçus à l’occasion de leurs prestations.
Tous les chemins mènent à Rome dirait-on, il est donc plus pratique d’aller chercher l’argent par le court chemin là où il est généreusement dépensé sans retenue et loin de la fiscalité : les fêtes de mariage, les restaurants, les hôtels et les galas d’animation, une source de revenus intarissable sans trop d’effort mais avec peu de dignité.
A titre d’exemple, voici l’annonce récemment publiée sur les réseaux sociaux par un diplômé de l’institut et doctorant en musicologie « faute de pouvoir vivre confortablement » dit-il :
« Votre mariage approche ? Vous recherchez l’ambiance parfaite et une soirée inoubliable avec une atmosphère magique ? (entrée de la mariée, dabke syrienne, ambiance égyptienne, ambiance romantique et feutrée pour nos mariées… sur demande) Qu’attendez-vous ? Réservez dès maintenant ! »
Ce que l’on sous-estime éventuellement c’est que ce genre d’activité réduit décidément le niveau de l’artiste et le conduit à la négligence et l’imperfection.
« L’abaissement du niveau intellectuel est le chemin le plus court vers les gros bénéfices » disait l’éditeur André Shiffrin ; l’écrivain Claude Roy confirme pour sa part : « la ligne droite est le plus court chemin de la simplicité à la bêtise ».
Qui est artiste ? Qui ne l’est pas ? Existent-ils des critères d’évaluation ?
Devant l’absentéisme des intellectuels et le laisser-aller des instances concernées, les trois dernières décennies ont vu défiler au devant de la scène publique des centaines d’amateurs, voire des incultes, proclamés artistes et créateurs de talent, sous prétexte de « démocratisation de la Culture ».
En somme, c’est une popularisation dans le sens trivial du terme qui ne cesse de s’accomplir et se traduit nettement par le comportement collectif dans tous les domaines de la vie (dégradation des mœurs, agressivité gratuite, toxicomanie montante). Il suffit de saisir le sens des expressions véhiculées par les supports audiovisuels diffusés à profusion dans les galas populaires et les espaces publics pour juger de l’ampleur du drame.
La sagesse populaire fondée sur l’évidence (le jour il fait jour), le goût du médiocre, le refus du nouveau, tout ce que Barthes voyait alors très lucidement se dessiner comme la montée de l’idéologie petite-bourgeoise, dominante aujourd’hui.
5. Bureaucratisation à outrance
Une définition qui semble traduire à merveille l’état de la culture en Tunisie : (خديمة البلْديّة) « la servante des bourgeois » la domestique qu’on présente aux convives (بِنْتْنا) « notre pupille » en tenue propre et qui une fois la cérémonie achevée revient à son coin de cuisine avec ses lambeaux crasseux.
L’homme de théâtre feu Fadhel Jaziri avait bien employé ce terme à dessein pour situer les domaines de l’expression artistique dans leurs proportions réelles et les juger à leur juste valeur.
Ce qualificatif de « souffre douleur » semblable au vieux conte de Charles Perrault « peau d’âne » donne à la culture la stature d’un vieux portrait de famille couvert de poussière qu’on décrasse pendant le grand ménage, une vitrine de prestige qu’on accommode en cas de besoin.
Chaque fois que l’occasion se présente, le contact direct avec les instances administratives de la culture ne manque pas de nous surprendre par des restrictions contraignantes, des formules figées et des pratiques du fond de tiroir : « appel d’offre, appel à candidature, moins disant (sans exigence de qualité) » au point où elles semblent se contenter de n’importe quoi pourvu qu’il réponde à la demande.
Un peintre du dimanche qui occupait un poste clef dans les rouages de l’administration culturelle se vantait : « je vends mes tableaux au centimètre carré, les prix varient selon la superficie de la toile, je suis en quelque sorte comme le commerçant qui vend au poids ».
Cette notion superficielle du travail artistique a conduit à la banalisation des arts et le mépris des artistes créateurs par les communs des mortels, bureaucrates compris ; ce qui s’en suit n’est que l’aboutissement logique.
6. A petite nation, faible culture
D’aucuns pensent que la Tunisie est un petit pays et qu’il ne peut prétendre à une grande destinée. Cette opinion est fondée sur l’exemple de l’urbanisme qui, dans l’ensemble, se traduit par une conception linéaire, discrète : point d’édifices monumentaux mais une minutieuse ornementation témoignant d’un savoir faire avancé.
Cependant, notre histoire ne manque pas de grandes actions, non plus de grands hommes qui avec plus ou moins de fortune ont marqué leur époque et bénéficient d’une notoriété universelle.
Hannibal, Ibn Khaldoun, Abul-Qâcim al-Châbbi, et tant d’autres qui, au fil de l’histoire, se sont distingués par leur génie et leur contribution au patrimoine de l’humanité entière. Ces personnages n’ont pu connaître la notoriété qu’après avoir franchi les frontières, par la guerre, par le voyage et par la reconnaissance de leurs œuvres méritoires.
Marcel Proust écrivait : « Soyez reconnaissants envers les gens qui nous rendent heureux. Ils sont les jardiniers qui font fleurir notre âme » (A la recherche du temps perdu 1913-1927).
(à suivre)
