Jadis exclusivement un privilège des fortunés, la culture est devenue aujourd’hui un élément déterminant dans la vie des sociétés modernes, voire une industrie avec ce que cela implique de formation professionnelle, de technique, d’administration, de promotion commerciale et de relations publiques. Les artistes proprement dits sont désormais au centre d’une nébuleuse d’autres métiers dont on soupçonne à peine la diversité.
Cette fourmilière d’artistes créateurs et interprètes de toutes spécialités est adroitement dirigée par une bureaucratie de formation moyenne et déconnectée de la réalité culturelle.
9. Espaces perdus
La politique de mercantilisme entamée au début des années soixante-dix après « l’échec » fracassant de l’expérience socialiste a encouragé, bon gré malgré, le renoncement progressif de l’Etat et des collectivités locales aux espaces autrefois réservés à la culture et aux arts. L’exemple du complexe du Palmarium resté fermé pendant des années puis démoli au profit de promoteurs étrangers en est des plus probants.
Nous avons ainsi assisté à la réduction, voire la suppression des salles de cinéma, des galeries d’art et leur transformation en points de commerce ainsi que nombres d’institutions à caractère culturel tels le cinéma Palmarium, la grande galerie d’art Yahya, la société cinématographique SATPEC et son laboratoire de Gammarth, la MTE et son imprimerie, la STD et ses succursales al-Nagham et le Centre du Livre, et pour finir, le Pavillon du Belvédère dont le théâtre de plein air et le podium ont longtemps servi de lieu de représentations spectaculaires.
Le théâtre municipal vieux de 125 ans a failli disparaitre si ce n’était la canne du président Bourguiba qui l’a sauvé in extremis.
Notons à propos qu’au temps du ministre Béchir Ben Slama (1980-86) le gouvernement Mzali a décrété une loi ad hoc interdisant la transformation des espaces culturels en lieux de commerce ou de loisirs (magasins, restaurants, cafés et autres).
« Mais personne n’y comprenait que dalle ».
Bien des monuments et lieux emblématiques tels que le coquet édifice du comité culturel national, la bibliothèque de l’ex-rue de Yougoslavie, le cinéma LeMarivaux converti en centre d’art de la marionnette puis délaissé et bien d’autres bâtiments sont abandonnés dans un état de délabrement total.
Cependant, le comble de la « tragédie humaine » est que certains sites historiques tels que l’amphithéâtre romain de Carthage construit au 1er siècle et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979 sont défigurés au motif de modernisation et transformés en cabarets à ciel ouvert.
Fusionné à « la jeunesse et les loisirs » depuis 2005 le ministère de la culture a passé en 2007 un contrat de partenariat avec le groupe « Rotana sons et visions » détenu et dirigé par le prince saoudien al-Walid Ibn Talal, groupe qualifié par les observateurs avertis comme « acteur central et ambigu de l’industrie de la musique arabe depuis 1968 » soit une année après la « naksa » (?).
L’amphithéâtre romain considéré comme le troisième plus grand amphithéâtre de l’Empire romain après celui de Rome et de Capoue a subi des modifications scéniques majeures quant à son agencement général pour répondre aux besoins de la transmission en direct des méga galas récréatifs sur la chaine tv Rotana et ce en contre partie d’un important financement : charpente métallique, projecteurs à profusion, écran surélevé, bref tout ce qui dénature l’aspect originel du site.
Le festival de Carthage qui servira d’exemple pour le reste du troupeau succomba depuis aux mièvreries suspectes de goût khaleeji et le public particulièrement féminin est fortement sollicité à s’exhiber sans retenue ; les archives en sont témoins.
Il est vrai que plusieurs théâtres de plein air ont été construits durant les dernières décennies, néanmoins ces lieux – outre qu’ils ne sont pas équipés techniquement selon les normes professionnelles – ne sont fonctionnels que pendant la période estivale, ce qui condamne l’action culturelle, d’une part à se restreindre à une partie de l’année, et d’autre part à se confiner dans un registre de programmation squelettique et davantage récréatif, voire lucratif.
Quant aux maisons de la culture qui à une certaine époque foisonnaient d’activités estudiantines et d’expériences artistiques prometteuses sont désormais désertées et certaines, sinon la plus part, rapiècent leur petit budget par des manifestations lucratives, en l’occurrence des fêtes de mariage ! L’exemple des maisons phares des années soixante et soixante-dix situées dans le centre névralgique de la capitale, est fort révélateur. Abandonnées par leurs fans, leur activité est devenue des plus protocolaires.
Rappelons que la Maison de la culture, a été créée en France en 1961 à l’instar de l’Union soviétique sous le ministère de l’intellectuel André Malraux (1901-1976) « dans le but d’assurer la plus vaste audience à la culture et aux arts. Les maisons de la culture sont gérées conjointement par l’État [ministère de la culture] et les collectivités locales, pour répondre au double souci de décentralisation et de création ».
Peu de temps après, le Secrétariat d’état tunisien aux affaires culturelles a été créé à la même année, le modèle est adopté tant il convenait à l’option socialiste que l’état allait alors entreprendre et au rôle de la culture dans l’émancipation de la société sur la voie de l’idéologie prônée.
10. La Cité « enchantée »
Notre action culturelle souffre-t-elle d’imprévoyance, d’erreurs de planification, d’empressement ?
Bien des espaces d’aspect aussi monumental sont construits – semble-t-il – pour le prestige apparent et non pour leur fonctionnalité certaine.
Atteler les bœufs avant la charrue ? Plus précisément, quels bœufs et quelle charrue ?
L’exemple de la fameuse cité de la culture en est témoin.
Achevée à la hâte pour des raisons strictement politiques après tant d’années de construction intermittente, de gestion douteuse et de gaspillage démesuré des deniers publics, la cité de la culture Chadli Klibi est enfin inaugurée « en grande pompe » le 21 mars 2018 dans des conditions « pas très catholiques » par un concert de l’Orchestre symphonique et le chœur de la radio ukrainienne.
Le gouvernement Chahed et son ministre des affaires culturelles connaissaient-ils vraiment le sens profond de la cantate scénique Carmina Burana de Carl Orff ?
En programmant l’œuvre pour célébrer cet évènement ont-ils dévoilé sans le savoir leur « péché mignon » de chercheurs de fortune et d’opportunité ?
« Carmina Burana » signifie « les chansons de Beuren », le mot « Beuren » se référant à Benediktbeuern, siège d’une abbaye richement décorée où fut découvert en 1803 un recueil médiéval de poésie profane. Il s’agit de chansons à boire et d’amour, chansons paillardes, hymnes à la nature, satires, etc. « Elles sont traditionnellement attribuées à des étudiants ou à des moines défroqués ».
Outre l’aspect architectural mastoc qualifié de « stalien » par un ancien ministre de l’après Ben Ali, l’édifice ressemble à un banal « mall » commercial plutôt qu’à un lieu d’arts et de culture : cafés, restaurants, boutiques et même un vendeur de lablabi.
Aucun rapport avec les lieux similaires construits nouvellement au Maroc, en Algérie ou dans des pays sans traditions de spectacle tels le Qatar ou le Sultanat d’Oman.
Le premier projet élaboré en 1993 par des jeunes architectes tunisiens nous a été soumis ainsi qu’à d’autres intervenants spécialistes pour avis et suggestions ; il n’a pas été retenu semble-t-il pour des raisons occultes et fut remplacé quelques années plus tard par un plan hybride conçu par un bureau d’études tchèque (?).
Nonobstant les détails désastreux de la construction, la cité n’est administrée par aucune autorité juridique : des dizaines, peut-être des centaines d’employés hantent les locaux de l’édifice et occupent des « ghost jobs » (emplois fantômes) créés précipitamment sans planification aucune ni disposition juridique appropriée : pôles, directions et autres attributions pompeuses.
Il est à notre avis nécessaire aujourd’hui plus que jamais de reconsidérer le fonctionnement de ces structures et de rompre avec les mauvais reflexes de gestion afin d’aboutir à une meilleure efficacité.
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