Les étrangers, les migrants illégaux volent nos emplois, profitent de notre protection sociale, commettent des crimes, des vols. Ils doivent quitter le pays et le gouvernement doit remettre de l’ordre.
Ces propos tenus de plus en plus en Europe sont également entendus en Afrique du Sud où des manifestations violentes ont lieu. Au moins cinq morts depuis quelques semaines. Des organisations xénophobes, des groupes de citoyens avaient lancé un ultimatum exigeant que les étrangers sans papiers quittent le territoire avant le 30 juin. Plus de 25 000 sont partis, souvent rapatriés par avion ou bus par leur pays d’origine, l’Ouganda, le Nigeria, le Malawi, le Ghana, le Zimbabwe, le Mozambique et même le Sénégal.
Quelque 3 millions d’étrangers vivent en Afrique du Sud, soit 5% de la population -une proportion moindre que dans la plupart des pays européens- et la grande majorité est arrivée entre 2000 et 2015. Ils participent activement à l’économie, travaillant dans le commerce, le bâtiment et les services domestiques. Selon une étude de la Banque mondiale réalisée en 2018, chaque travailleur immigré a créé environ deux emplois pour des Sud-Africains entre 1996 et 2011, principalement grâce à l’entrepreneuriat et aux dépenses des immigrés dans l’économie locale. Les accusations portées contre les migrants sont donc fausses. Et l’on est loin de la Freedom Charter de 1955 de l’ANC et ses alliés durant la lutte contre l’apartheid qui stipulait que le pays « appartient à tous ceux qui y vivent ». Mais l’Afrique du Sud a beau avoir la première économie d’Afrique, elle est aussi le pays le plus inégalitaire. 10% de la population détient 81% des richesses, tandis que 60% n’en possède que 7%. Le chômage est passé d’environ 20 % à la fin de l’apartheid à 33% aujourd’hui, plus de 60 % chez les 15-24 ans. L’étranger devient le bouc émissaire. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : depuis 2008, l’Afrique du Sud a été secouée par plusieurs épisodes xénophobes, parfois bien plus meurtriers. Le premier, en 2008, a fait une soixantaine de morts. Des mouvements du même type endeuillèrent encore le pays, notamment en 2015, 2016, 2019.
Les analystes notent qu’il est plus facile de s’en prendre aux immigrés que de s’attaquer aux causes réelles comme la mauvaise gouvernance, la corruption ou la criminalité – une soixantaine d’homicides par jour. Sans oublier l’héritage de l’apartheid…
Plusieurs organisations appellent à manifester contre les étrangers, notamment l’Opération Dudula, un mouvement de la société civile né à Soweto en 2021-2022, une organisation menée par un chef traditionnel zoulou et March and March (« Marcher et Marcher », en français) qui serait, en sous-main, animé par l’ancien président Jacob Zuma et son parti, Umkhonto we Sizwe (MK), créé fin 2023. Ces organisations disposent de moyens financiers importants mais souvent obscurs. Elles ont des buts politiques et chercheraient à mobiliser en leur faveur les 42 % de la population opposés à toute forme d’immigration -contre un tiers en 2021- dans l’optique des élections municipales du 4 novembre.
Le président Cyril Ramaphosa affirme que l’Afrique du Sud ne doit pas répondre à l’immigration par la xénophobie, ni même par « l’afrophobie » mais il durcit sa politique migratoire en renforçant les contrôles aux frontières, en multipliant les expulsions et inspections dans les entreprises employant des immigrés. Il appelle aussi les pays africains à s’attaquer aux crises économiques et de gouvernance qui alimentent les migrations.
