La situation est redevenue « quasiment normale » à Ceuta mais on ne peut oublier qu’au moins 72 personnes ont trouvé la mort lors de cette ruée d’une soixantaine de milliers de jeunes vers, espéraient-ils, un meilleur avenir. Pourquoi ont-ils voulu quitter un pays attachant qui ne cesse de progresser, se classant aujourd’hui 5e puissance économique d’Afrique et premier pays industrialisé. Le Maroc compte de plus en plus sur le plan international.
Dans son 27e discours du Trône, le 29 juillet, Mohammed VI a insisté sur la stabilité du royaume, ses performances économiques, son développement continu, son taux décroissance – 4,9 % en 2025-, ses performances en matière de tourisme et les perspectives favorables. Un bilan exact qui pousse à s’interroger sur ce qui vient de se passer à Ceuta.
Est-ce dû à une instrumentalisation de passeurs profitant de la décision de la Cour suprême espagnole qui interdit désormais le refoulement immédiat des migrants lorsqu’ils arrivent depuis la mer ? Est-ce dû à un mouvement d’humeur, un avertissement de Rabat à la suite du rapprochement de Madrid avec Alger ? Pour comprendre vraiment, il faut dépasser ces deux explications et revenir au discours du Trône de l’an dernier. Le souverain chérifien avait mis le doigt sur le problème qui gangrène son pays depuis toujours malgré ses réussites indéniables. Il avait affirmé : « Il n’y a pas de place pour un Maroc à deux vitesses ». Le pays, en effet, est marqué par des fractures sociales, territoriales et économiques de plus en plus profondes. La jeunesse et les femmes sont particulièrement victimes de ces inégalités.
En septembre dernier, à la suite de la mort suspecte de huit femmes à l’hôpital public d’Agadir, le « GenZ 212 » avait appelé à manifester dans de nombreuses villes du royaume. Les revendications étaient simples, basiques : le droit à la santé, au travail, à la dignité et à l’éducation. Et la lutte contre la corruption. Dans les manifestations, on entendit ce slogan : « Pourquoi nous avoir mis au monde ? »
Les jeunes de 15 à 34 ans qui représentent un tiers de la population ne suivent plus un pouvoir qui, malgré les déclarations et promesses, ne s’intéresse guère à eux. La « modernité » exclut les pauvres. Quelques faits et chiffres le montrent : le Maroc crée environ 240 000 emplois par an, alors que 350 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans se trouvent en marge du système éducatif et du marché du travail. Les salaires varient, au moins du simple au double voire au triple selon les régions, les villes et les campagnes. 10% des Marocains détiennent plus de 50% des richesses. La monarchie, présente dans tous les secteurs rentables, prospère et la fortune du roi, estimée à 9 milliards de dollars, grimpe chaque année.
Selon le Baromètre arabe, 55% des jeunes Marocains n’ont qu’un rêve : partir. Comment vivre avec moins de 200 euros par mois expliquait un des éphémères exilés.
Le roi sait, et il l’a dit le 29 juillet, que son pays doit poursuivre les politiques de développement économique, de création d’emplois et de réduction des disparités sociales et territoriales. Il doit accélérer. Le fera-t-il ? Les élections du 23 septembre ne modifieront pas grandement la donne. Dans l’empire chérifien, le gouvernement peut changer, le pouvoir reste aux mains du roi.
