
Lors de son périple (1856-1857) Henry Dunant témoigne avoir trouvé à Tunis un cercle culturel « circolo europeo di Tunisi » fondé par des italiens, « une société philharmonique composée d’amateurs donnant de temps en temps des concerts où se font entendre parfois des artistes de mérite ; un théâtre où une troupe italienne vient jouer pendant la saison, des opéras, des vaudevilles et la comédie ; et une bibliothèque où l’on trouve des manuscrits arabes très intéressants ».
Avanti la musica
La création de cet orchestre remonte certainement à une date antérieure bien que Darmon la situe en 1872. La Philharmonique de Tunis est un « groupement international dont tous les sociétaires, presque tous amateurs avec quelques chefs de pupitres professionnels, sont instrumentistes ou chanteurs ». L’orchestre composé de soixante musiciens, non compris les suppléants, était dirigé par un maître italien du nom de Ernesto Sébastiani et effectuait ses répétitions dans une salle sise au 29 rue al-jazira.
Le répertoire relativement facile comprenait des ouvertures, des symphonies de Hayden, Mozart, les trois premières de Beethoven, des soli et chœurs de Pergolèse, de Rossini et des arrangements d’opéras.
Rappelons que le terme philharmonie signifie amour de la musique et recouvre plusieurs acceptions, il désigne entre autres toute société musicale (association) regroupant des amateurs de musique ainsi que tout orchestre symphonique composé d’un nombre important d’instruments (60 à 120).
« Cette Philharmonique, excellent délassement pour la population européenne et même pour l’élément autochtone prospéra pendant près de dix années et ne disparut qu’à la suite d’un incident pittoresque ».
D’aucuns persistent à nier l’existence d’un orchestre symphonique avant 1969 date à laquelle le directeur de la musique et des arts populaires Salah al-Mahdi créa l’orchestre symphonique tunisien attaché au ministère des Affaires culturelles, allégation non fondée au vu de maints témoignages et documents d’époque.
Il n’est pas en vain se souligner qu’un orchestre symphonique dans n’importe quel pays du monde est une structure musicale vivante créée pour durer et dont les membres se renouvellent périodiquement pour assurer la continuité ; l’exemple du fameux Philharmonique de Berlin créé en 1882 en fait foi.
En octobre 1881, année de l’occupation de la Tunisie, une soirée de gala était donnée en l’honneur de l’armée française en présence de onze généraux français. Le programme débutait par une ouverture classique de Rossini « L’Italienne à Alger ».
Darmon rapporte qu’un mauvais plaisant souffla à l’oreille du général Saint-Jean : « le titre de ce morceau est une riposte à l’arrivée de la France en Tunisie ». Se sentant humiliés, les généraux quittent brusquement la salle et depuis la philharmonique a arrêté ses activités et ses archives musicales jalousement gardées par le premier violon solo Repeto ont été « envoyées au pilon » après son décès.
Ce genre d’accusations mensongères est encore déployé à des fins malveillantes, elles ont toujours visé la destruction de ce qu’il a fallu bien de temps à des générations entières pour construire.
Néanmoins, contre vents et marées, l’on continua à exercer dans les petits orchestres de brasserie, les sociétés de plectre, les sociétés de chant choral (orphéons), les sociétés de musique de chambre ainsi que dans les « caf’ conc’ », les estaminets et les petits théâtres de l’époque construits en bois par les européens installées à Tunis.
Conformément à la coutume en vigueur dans les lieux de spectacle de l’époque, une soirée de gala était organisée en fin de saison, dont les recettes sont reversées aux artistes en raison de leurs honoraires modestes.
Pour sa part, la population autochtone se régalait des concerts publics que les diverses fanfares donnaient régulièrement sur l’avenue centrale et dans les kiosques à musique, d’une part la société française « l’Harmonie française » et sa concurrente « la Concorde française », la musique militaire des « 4e Zouaves », et de l’autre part les sociétés italiennes la « Stella d’Italia » et la « Lira Garibaldina » outre les associations civiles tunisiennes Naçiriyya, Husayniyya, Islamiyya.
Les journaux arabes de l’époque rapportent que les fanfares de Chedly Meftah (1906-1974) jouaient dans la fosse d’orchestre pendant les entractes de plusieurs pièces arabes ou accompagnaient les chants théâtraux sans pour autant mentionner s’il en est le compositeur.
Lorsque la municipalité de Tunis inaugura le nouveau théâtre municipal en 1902, elle engagea un orchestre permanent pour accompagner les représentations d’opéras étrangers. Il était composé de 45 musiciens, d’une troupe de 19 danseurs et d’un chœur de 35 membres.
Et c’est probablement ces musiciens que le maestro Gaston Coste dirigea le 12 décembre 1902 au Municipal dans un concert mémorable comprenant des œuvres du compositeur français Jules Massenet (1842-1912).
En 1910 la Société des Concerts Classiques donnait son quatrième concert au Palais des Sociétés (actuel Ibn Rashiq) avec un ensemble de 110 exécutants, chœur et orchestre compris, sous la direction du violoncelliste Paul Frémaux (1858- ?).
Dans une étude consacrée à la musique de Massenet en Tunisie coloniale, la musicologue américaine Jann Pasler écrit « au printemps 1903, Gaston Coste dirigea beaucoup d’œuvres symphoniques de Massenet en concert.. En Janvier 1906, il dirigea un superbe festival Massenet qui offrit non seulement des extraits de Thaïs, Le Cid et Werther, mais aussi le ballet de Hérodiade dansé par une des ballerines du théâtre ».
Jusqu’en 1936, l’activité de l’orchestre se limitait à l’accompagnement des représentations lyriques dans la salle principale du théâtre en plus de concerts non réguliers. Cette année-là, la municipalité créa un centre de musique afin d’organiser la vie musicale de la ville. Ce centre comprenait trois ensembles : l’Orchestre Symphonique Municipal (OSM), le Chœur Mixte et l’Ensemble de Musique de Chambre, avec pour objectif de « développer le goût artistique de la population » (comme indiqué dans le procès-verbal du conseil municipal).
En effet, selon un critique français l’action municipale semble avoir suscité un vif intérêt chez les autochtones :
« On peut constater avec satisfaction que nos protégés indigènes goûtent de plus en plus notre musique, aussi bien que notre littérature dramatique. Ils fréquentent de plus en plus assidûment notre théâtre ; les jeunes femmes musulmanes s’accoutument elles-mêmes à ces distractions qui semblaient jusqu’ici réservées aux seules européennes ; elles assistent dans des baignoires grillées aux représentations théâtrales ».
Depuis sa création en 1938, la radio diffusa en direct les concerts hebdomadaires de l’orchestre depuis le théâtre municipal. Initialement gratuits, ces concerts attirèrent un public modeste, mais devinrent ensuite payants, séduisant un grand nombre d’étudiants et de mélomanes venus assister aux séances commentées animées par le chef d’orchestre et le directeur du centre de musique municipal.
La transmission des concerts classiques tous les dimanches sur les ondes de la radio sera maintenue pour longtemps avec l’Orchestre symphonique de Radio Tunis sous la baguette de plusieurs directeurs du Conservatoire (Fernand Depas, Louis Gava,) et dont les membres sont en majorité ceux de l’OSM.

C’est également ce même orchestre qui assurera pendant une décennie (1961-1971) l’enregistrement de la musique des mouvements d’ensemble composée par un polonais, Georges Sehak, que le secrétariat de la jeunesse et sports a contracté afin d’assurer cette tâche.
(à suivre)
- (1)Henry Dunant, La Régence de Tunis, Genève, 1857
- (2)Raoul Darmon, Un siècle de vie musicale à Tunis, Tunis, 1957
- (3)Bulletin municipal officiel de la Ville de Tunis, 1909
- (4)Jann Pasler, Massenet en Tunisie française, italienne et arabe, Rennes, 2016
- (5) Idem.
