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« Quand le monde dort: Récits, voix et blessures de la Palestine » de Francesca Albanese: Un profond et douloureux témoignage sur le drame d’un peuple…

Tunisie Direct par Tunisie Direct
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« Quand le monde dort: Récits, voix et blessures de la Palestine » de Francesca Albanese: Un profond et douloureux témoignage sur le drame d’un peuple…
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Par Sayda BEN ZINEB

Anatomie d’un génocide, tel est le motif de ce livre de la juriste et rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese. Enfin disponible dans nos librairies grâce aux Éditions Cérès, le livre est un précieux témoignage, profond et douloureux, sur le drame du peuple palestinien orchestré par la violence machiavélique de l’occupation mais aussi de la lâcheté oublieuse de ce monde qui dort face aux atrocités. Le livre retrace la carrière et la vie personnelle de son auteure au fil des souffrances et des tragédies qui frappent plusieurs protagonistes de cet univers de la violence qu’elle décrypte sous plusieurs perspectives : l’enfance martyrisée, l’exil forcé, la mémoire effacée, la résistance.

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Le parcours professionnel d’Albanese s’enchevêtre avec sa vie personnelle. Albanese « vit » son engagement. Son récit est parsemé d’événements personnels comme sa maternité, le quotidien de sa famille, son rapport avec sa mère, sa relation avec son mari et compagnon de route, ses connaissances professionnelles devenues plus intimes aussi. L’itinéraire de Francesca Albanese à travers les territoires occupés comme ailleurs de par le monde, de sa propre initiative  ou dans le cadre de sa profession, est tout autant semé de rencontres qui ont à la fois enrichi sa personne et éclairé sa vocation de juriste défenseure des droits de la personne. Ses relations éclectiques avec d’autres juristes, universitaires, artistes, médecins, membres de la société civile, tout un panel multiconfessionnel, multiculturel et international, lui a apporté une ouverture d’esprit et une volonté d’acier pour (comme elle le dit si bien) « voir » l’autre qui ne lui ressemble pas.

Comment une femme européenne, du Sud tranquille de l’Italie, a-t-elle pu devenir une des plus fortes voix qui plaident pour la cause d’un peuple d’une région aussi tumultueuse que le Moyen-Orient, région gangrénée par les guerres, les convoitises et les alliances douteuses et opportunistes ? « L’intranquillité » et « une intolérance viscérale face à l’injustice » : ce sont là les convictions d’une femme qui ont propulsé son militantisme pour la Justice jusqu’au cœur du Droit International et ses plus hautes institutions.

Albanese a prêché sa religion (le Droit) et honoré son idole (la Justice) avec le même dévouement dans des coins aussi invraisemblables que des locaux de petits journaux progressistes ou dans des bâtiments de verre et de béton aussi imposants que ceux de l’ONU à New York.

Ni les sanctions étatsuniennes ni les interdictions et harcèlements des gouvernements européens pour annuler ses conférences (en Allemagne surtout) n’ont pu forcer cette frêle dame en acier à courber l’échine devant les maîtres de ce monde qui sommeille face aux injustices. Elle n’a tari de dénoncer l’inaction, voire la complicité de l’Europe et des États-Unis qui vont à l’encontre de leurs obligations pour prévenir les génocides. Ces pays ont tourné le dos aux Palestiniens par leur complaisance avec des crimes de guerres : « Voilà qui résume l’air du temps : un mélange d’amnésie, d’aveuglement et de déni », écrit-elle.

Ceci dit, Albanese ne se pose pas en donneur de leçons. Oui, la question morale lui tient à cœur et son attachement quasi-religieux au Droit lui indique le chemin à suivre mais elle se tient souvent aux faits et conforte ses penchants de cœur et ses intuitions avec la connaissance et la recherche scientifique, historique, psychologique… Ses rencontres sont un atout dans ce sens. Les divers personnages dont elle a croisé les destinées dans son livre lui ont apporté non seulement un soutien affectif, de la sympathie, mais aussi un appui considérable dans le domaine académique. Et dire combien ceci est immensément précieux pour faire face aux vagues de commérages et d’accusations infondées contre son présupposé antisémitisme, l’argument facile et l’arme de destruction massive que les sionistes déploient en face de toute bonne conscience qui ne s’attache qu’à la vérité, loin de leur propagande.

Les relations d’Albanese avec la diaspora juive l’ont beaucoup aidée dans ce sens pour la « blanchir » de telles accusations et pour continuer dans sa mission. En témoigne le présent ouvrage. Albanese y parcourt obstinément la panoplie des visages de la tragédie palestinienne qui se répètent sous des masques divers à travers les chapitres du livre. On y retrouve en premier la violence faite à l’enfance dont Hind Rajab est la plus récente icône. Albanese trouve le juste mot : « unchilding » ou « priver d’enfance » pour décrire cette enfance volée, plongée dans le vacarme de la machine de l’occupation qui la prive de ses droits les plus élémentaires. Il y a aussi le thème de la colonisation de peuplement qui installe des colonies dans les territoires reconnus comme palestiniens par la Communauté internationale. Le thème de l’Apartheid, ce mot en « A » que peu avaient le courage de prononcer il y a quelques années, est tout aussi présent, surtout dans cette ville symbole qu’est Jérusalem. Albanese y décrit la ségrégation dans ses aspects les plus abjects jusqu’à la récupération de l’héritage palestinien et l’effacement de sa mémoire en faveur de celle de l’occupation. A Jérusalem, un parallèle se dresse entre géographie et culture – les deux dimensions subissent le même étau de l’Apartheid.

La cause palestinienne se manifeste surtout dans la résistance. Là, le message d’Albanese souffre de cohérence au tout début. Elle se distancie et condamne l’action des groupes palestiniens armés le jour du 7 Octobre 2023 mais continue à affirmer ce que la charte de l’ONU conforte, à savoir la légitimité de la lutte, fut-elle armée, des peuples occupés contre leurs occupants. Albanese décrie la mort des colons civils lors de cet événement mais reconnait, plus loin, le statut de réservistes de l’armée de l’occupation de bon nombre de ces colons. On peut comprendre la difficulté de sa tâche d’équilibriste, entre le feu des pro-sionistes et la vocation de juriste en faveur du droit d’un peuple à l’auto-détermination. Albanese trouve d’autres ressources pour célébrer la résistance palestinienne. L’une d’elle se manifeste dans l’étonnante maturité des enfants de Palestine qui grandissent trop vite et parlent avec gravité de leur destin sous l’occupation. « On dirait de petits avocats », s’étonne-t-elle. Mais là encore, la résistance pour Albanese est une question de droits, les mêmes dont ce monde qui dort s’en moque. La résistance serait pour elle une adhésion à cette religion du Droit International dont les temples sont vides et les idoles (Justice, Paix, etc…) sont aux abonnés absents.

Il y a d’autres visages de la résistance palestinienne auxquels Albanese a été particulièrement sensible. Il y a celui du mouvement Boycott – Désinvestissement – Sanction (BDS) dont elle a croisé certains membres fondateurs comme Ingrid Jaradat Gassner. Il y a aussi celui de la résistance à travers l’art comme dans cette histoire incroyable de Malak Mattar, artiste peintre palestinienne (dont une toile illustre la couverture du livre). A vrai dire, le récit est bien un hommage à la résistance sous plusieurs de ses formes : Albanese (et sa famille) contre vents et marées, son guide palestinien à Jérusalem contre l’oubli de son patrimoine, les enfants de Gaza contre le génocide dans sa forme la plus aboutie, les amis juifs de l’auteure contre leur coreligionnaires sionistes et la tentation suprématiste, Ghassan Abu-Sittah, ce médecin palestinien contre les ravages des bombardements, les réfugiés palestiniens contre l’oubli et la disparition de leur droit au retour …

C’est donc loin d’être un livre écrit par le « sauveur blanc » qui dicte ses recettes pour le salut d’un peuple comme c’est la tradition dans les hauts lieux du pouvoir occidental. Albanese en est consciente. Elle reconnaît les limites du schéma de pensée occidental pour penser la cause palestinienne qui n’a pas besoin de guide mais de soutien. « Nous ne sentons pas toujours la terre sous nos pieds », confesse-t-elle de ces touristes occidentaux qui arrivent à Jérusalem et ne se rendent pas compte de la récupération de l’héritage palestinien par l’occupation ou pour dénoncer ses collègues onusiens qui parfois louent des maisons palestiniennes confisquées par des colons installés à l’étranger. Albanese n’est pas exempte de biais têtus comme elle le reconnaît elle-même. Elle était peu méfiante par exemple face à la normalisation de la dépendance palestinienne à la caution juive: le Palestinien n’aurait de voix que si une certaine voix juive l’accompagne pour s’exprimer au monde. On peut se satisfaire de voir émerger des icones palestiniennes mais on ne devrait pas accepter que cela ne soit possible que si une main du camp adverse leur soit tendue. Albanese, à travers ses fréquentations palestiniennes s’éveille à ces subtilités qui échappent toujours au monde qui dort, assommé par la propagande sioniste comme ce prétendu slogan qui fait de l’occupation « la seule démocratie du Moyen-Orient ».

Cette remise en question, hélas, ne va pas jusqu’au bout de sa logique, et c’est là que nous exprimons notre plus grand regret vis-à-vis de ce témoignage, très précieux par ailleurs. En effet, nous avons l’impression qu’enfin de compte Albanese est cette  Mère-Teresa qui part à la rescousse de sa religion, le Droit, et de son Dieu, la Justice. Mais ce « silence assourdissant » qu’elle dénonce de l’Occident, n’est-ce pas justement la preuve que ce Dieu-là est mort et que sa religion s’est tue ? Son combat ne relève-t-il pas du Donquichottisme pour alerter non pas un monde qui dort mais tout un monde qui s’effondre ? Ne s’aperçoit-elle pas que les valeurs qu’elle défend sont celles-là mêmes qui ont amené et justifié le génocide palestinien : l’ONU n’est-il pas derrière le cautionnement de la Nakba ?

*Francesca Albanese : « Quand le monde dort: Récits, voix et de la Palestine » ; Éditions Cérès   ; traduit par Simonetta Greggio ; 263pages ; 2026 ; prix : 36 DT.                                                                                                                         
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