
A l’occasion de la fête de la femme tunisienne (13août 1956) et du 70ᵉ anniversaire du Code du statut personnel, une exposition collective réunissant des artistes femmes (qui se tient actuellement à l’espace MAKAM), aurait dû être un espace de liberté, de création et de dialogue. Pourtant, une œuvre « Cafichanta » ou « Café chantant » signée Arbia Loudhaief s’est vu refuser l’accès à l’exposition et remplacer par une autre. Le motif, elle laissait apparaître un petit bout de sein féminin. Selon les dires de l’artiste, cette même œuvre censurée a fait l’objet d’une exposition en 2024 dans les mêmes locaux de la Cité de la culture et la question du « Nu » n’a pas été soulevée par la commission de sélection ni par la commission d’achat.
Cette décision interroge, et même dérange. Non pas seulement parce qu’il s’agit d’un détail anatomique, mais parce qu’elle pose une question essentielle : jusqu’où peut-on aller dans la liberté artistique ? Une question qu’on doit soumettre à ceux et surtout à celles qui tiennent les rênes de la Culture dans ce pays !
Le corps féminin n’est ni une provocation en soi, ni une obscénité. Il appartient depuis toujours à l’histoire de l’art. Des peintres, des sculpteurs et des photographes de toutes les époques l’ont représenté, questionné, célébré ou dénoncé. Le sein, comme toute autre partie du corps humain, peut devenir dans une œuvre un symbole, une mémoire, une revendication, une fragilité ou simplement une forme esthétique.
Dans une exposition consacrée aux femmes, refuser une œuvre parce qu’elle montre une infime partie du sein féminin paraît d’autant plus paradoxal. Alors que nous célébrons l’émancipation des femmes tunisiennes et l’héritage du Code du statut personnel, peut-on réellement défendre la liberté et la dignité des femmes tout en demandant à leur imaginaire artistique de se conformer à une vision pudique imposée ?
L’art n’a pas vocation à être « halal » ou « haram ». Ces notions relèvent d’un registre religieux et moral. L’art, lui, appartient à celui de la création, de l’expression et du questionnement. Une œuvre peut déranger, choquer, émouvoir ou provoquer le débat. C’est précisément l’une de ses fonctions.
L’art est libre comme le vent. Il ne demande pas la permission pour exister. Et lorsqu’on commence à lui imposer ce qu’il peut montrer ou ne pas montrer, ce n’est plus seulement une œuvre que l’on empêche d’entrer dans une galerie : c’est une part de notre liberté de regarder, de penser et de débattre que l’on réduit.
Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas ce petit bout de sein. C’est notre capacité à accepter la liberté de l’art.
