
La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert.
André Malraux
D’aucuns croient que le « festival » est une « invention civilisée » alors que toutes les sociétés de la planète ont eu depuis bien des millénaires leurs propres manifestations festives à caractère aussi bien magique, religieux que social ; les arts du spectacle y occupent une place d’honneur quelque soit leur degré de civilisation.
Selon l’historien Uthman al-Kaâk (Us et traditions de Tunisie, 1981), il semble que l’un des plus anciens festivals tunisiens remonterait à l’époque carthaginoise lorsque la cité était entourée de vastes champs paysans dont des célèbres vignobles témoins d’une activité agricole et commerciale de grande importance.
Pour célébrer l’évènement et exposer le fruit de leur récolte, les carthaginois organisaient durant la vendange une grande festivité que les tunisiens ont depuis hérité. Un cortège festif parcourant la ville a pris au fil des siècles un aspect local particulier sous la dénomination arabe (حلقة العنب) « cercle des vignes » jusqu’à sa disparition peu de temps avant l’indépendance.
Outre une procession rituelle sillonnant la ville de la Marsa un concert de musique arabo-andalouse donné à l’occasion par la troupe de la Rachidiyya était organisé un soir du mois de juillet dans la partie basse du café Safsaf, en haut de la terrasse tournait inlassablement la chamelle du puits au rythme de la percussion comme si elle manifestait son approbation.
8. L’épidémie des Festivals, euphorie et conséquences
Comme toute activité humaine, la culture a également ses grands événements, ses fêtes. Elle provoque autour des différentes formes de l’art et de la littérature de grands rassemblements de fidèles : les festivals.
Si l’on se fiait aux statistiques consacrées, le nombre de nos festivals – toutes catégories confondues – s’élèverait à 365, soit : 1 festival pour chaque jour de l’année !
Compte tenu du nombre de la population, la France devrait organiser plus de 1800 festivals pour qu’elle puisse nous concurrencer, alors que les USA devraient dépasser les 12.000 ; un surnombre révélateur quant aux résultats escomptés.
Mais pourquoi ce sens du démesuré ?
Au commencement, le nombre très restreint de nos festivals traduisait une vision sélective de la culture dans la mesure où l’originalité de la création, la notoriété de l’artiste ainsi que le prestige de la prestation primaient sur toute autre considération, en particulier financière.
C’est grâce à cette politique visionnaire du « financement à fonds perdus » que le public du festival de Carthage a eu droit à de grands évènements de valeur allant du jazz classique (Louis Armstrong, Ray Charles, Lionel Hampton) à la musique contemporaine (Les Percussions de Strasbourg, Mikis Theodorakis) en passant par les maîtres de la variété française (Gilbert Bécaud, Serges Reggiani), les ballets prestigieux (Bolchoï, Maurice Béjart, Alvin Ailey, Caracalla) ainsi que les chanteurs arabes de renommée (Najet Saghira, Wadi Safi et autres sommités).
Le festival de Hammamet spécialisé dans le théâtre ainsi que son ainé celui de Dougga proposaient aux fans du quatrième art des spectacles de valeur (les classiques par La Comédie française, La Tempête de Shakespeare mise en scène par Peter Brook et les inoubliables créations tunisiennes Le Déluge de Jamil Joudi, Rashōmon de Moncef Souissi).
A ne pas omettre les rendez-vous annuels avec les festivals spécifiques (cinéma, théâtre, arts populaires, arts plastiques, livre) fondés par des administrateurs érudits au savoir incontestable (Tahar Guiga écrivain, Tahar Chria cinéphile).
Ainsi un univers audiovisuel des nouveautés du monde in live nous fut-il accessible au moment où il n’y avait ni internet ni réseaux sociaux.
Nos médias qui, jadis, jouaient un rôle promoteur dans la diffusion de la création artistique, des évènements phares de la culture deviennent aujourd’hui complices d’une médiocrité manifeste, ils ne cessent d’attribuer inconsidérément les titres élogieux de grand artiste, diva, maestro, professeur à de piètres comédiens, musiciens ou chanteurs. Les influenceurs négatifs s’octroyant de facto le droit de l’arbitrage sont responsables de la destruction des valeurs aussi bien artistiques que morales dans notre société.
Désormais, les valeurs qualitatives sont jugées désuètes dans la mesure où l’objectif escompté n’est plus le même.
La culture a changé de raison, après la tempête c’est de passe-temps, de défoulement hystérique qu’il s’agit le plus :
Il est tombé par terre
C’est la faute à Voltaire,
Il est tombé dans le ruisseau
C’est la faute à Rousseau.
Nous assistons actuellement à l’explosion d’événements sans importance, de petites actions locales ponctuelles et l’envahissement des « têtes d’affiches » usées du show busines pour renflouer les caisses : le passage de la créativité à l’animation sans valeur.
Incontestablement la décentralisation prônée comme pilier de la « démocratisation de la culture » a octroyé une autonomie régionale de gestion, cette politique appliquée à vue et sans bonne gouvernance ou compréhension a aboutit à l’éparpillement des finances publiques sur des manifestations de basse catégorie.
Les autorités concernées ont tendance à diversifier les aides, quitte à diminuer le montant unitaire des plus importantes pour les redistribuer sur un plus grand nombre de bénéficiaires qui pour la plus part ne les méritent pas ; l’exemple du festival de la Médina en est témoin.
Il ne faut pas croire qu’il s’agit là d’une simple logique politique, l’éclatement des pratiques culturelles pousse à l’éparpillement de la subvention publique.
Ces bureaucrates qui président au sort de l’action culturelle semblent ne pas distinguer le grain de l’ivraie et confondent entre un festival culturel et une fête foraine, la création artistique dûment composée et la reprise d’un gala insignifiant du show buis.
Nous assistons malheureusement à la validation d’un amalgame de genres dû à une inaptitude problématique d’estimation.
(à suivre)
