Depuis fin mai, des manifestants se rassemblent à Tirana aux cris de « Ivanka Trump go home », « L’Albanie n’est pas à vendre », « Pas touche », « Edi Rama, annulez le projet », « Rama, démission ». Principalement les jeunes, la « Gen Z » protestent contre les projets démesurés à plus de 4 milliards d’euros, façon « Riviera à Gaza », du clan Trump sur la côte adriatique, notamment dans une zone jusqu’à présent partiellement préservée pour sa faune et sa flore. Jeudi, les heurts ont été violents, quelques blessés des deux côtés, jets d’œufs, de cailloux et de farine contre lacrymogènes et canon à eau…
C’est en 2024 que Jared Kushner et son épouse, Ivanka Trump, ont annoncé leur volonté de construire des hôtels de luxe en Albanie. Il s’agirait d’un complexe de plusieurs hôtels et de villas situés à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Tirana, ainsi que d’un « resort » très haut de gamme sur l’île de Sazan, ancienne base communiste secrète, inhabitée et dépourvue d’infrastructures.
Des dégâts déjà « irréparables » ont été causés sur la côte albanaise, mettant en péril paysages et faune, préviennent ONG et scientifiques qui soulignent notamment que les bulldozers sur les plages ont endommagé les sites de nidification des tortues caouannes, qui sont menacées d’extinction. Des dunes ont été détruites par le tracé des routes d’accès, des arbres ont été coupés, du béton a été coulé sur les zones côtières proches, menaçant de nombreuses espèces d’oiseaux.
Le gouvernement d’Edi Rama, au pouvoir depuis 13 ans, défend le « plus beau projet d’Europe », l’attraction de capitaux internationaux et la montée en gamme du tourisme albanais, la création d’emplois et la valorisation du foncier côtier afin de rattraper le Monténégro, la Grèce et la Croatie. Il refuse bien sûr de démissionner et accuse les manifestants de participer à « une guerre hybride guidée de l’étranger ».
Au-delà de ce mouvement baptisé « révolution des flamants roses », les manifestants s’élèvent contre les défaillances des institutions publiques, une corruption endémique et une croissance au profit d’une petite oligarchie. Ils dénoncent une croissance à deux vitesses, le tourisme qui progresse et les besoins élémentaires, comme des logements abordables, un système scolaire efficace et un accès aux soins convenable qui restent insatisfaits.
Ce projet, également critiqué à Strasbourg et Bruxelles, pourrait perturber les négociations d’adhésion à l’Union européenne prévue en 2030. A la mi-juin, le Parlement européen a adopté une résolution appelant l’Albanie à ne pas autoriser d’activités de construction dans les zones naturelles protégées.
Les manifestants bénéficient aussi d’un soutien inattendu et de poids, celui de la star de la pop britannique d’origine kosovare Dua Lipa, qui a dit dans un podcast partager leurs inquiétudes.
De plus, la justice albanaise examine ce projet. Selon l’agence de presse Reuters, Jared Kushner, le gendre du président américain Donald Trump, pourrait avoir été victime d’une escroquerie lors de l’achat de terrains. Un homme d’affaires basé à Miami, actuellement recherché en Albanie pour blanchiment d’argent issu du trafic de drogue, est soupçonné d’avoir falsifié les titres de propriété de terrains achetés 110 millions d’euros par Kushner. Cet homme, Artur Shehu, nie en bloc toutes les accusations.
