
A Chaffar, sur le littoral de Mahrès, une œuvre artistique a donné une seconde vie aux déchets ramassés sur la plage. Mais cette transformation n’a rien d’un geste esthétique destiné à embellir la pollution. Elle cherche au contraire à la rendre impossible à ignorer. A travers le plastique, les poubelles et les corps, l’artiste Aïda Kchaou Khrouf interroge notre rapport au déchet et, plus largement, à un territoire dont la fragilité est connue depuis des années.
Cette performance insolite a eu lieu fin juillet 2026, dans le cadre du projet Youthopia (Erasmus+), impliquant une quarantaine de jeunes qui ont participé à une action de nettoyage de la plage de Chaffar ; projet porté par KUNE Projets (France) en partenariat avec We Youth Organization (Tunisie) et Cilento Youth Union (Italie). Conception et direction artistique Aïda Kchaou Khrouf ; performance Agnès Daugreilh (fondatrice de KUNE Projets), Tiffany Blanc et Omar Drira ; photographie Alessandro Abbruzzese.
La scène pourrait sembler paradoxale ; une plage nettoyée devient le point de départ d’une œuvre consacrée à la pollution. Parmi les déchets collectés, les bouteilles en plastique n’ont pas pris immédiatement le chemin des bennes. Elles ont été conservées pour devenir les éléments d’une création artistique portée par Aïda Kchaou Khrouf, artiviste environnementale et cheffe de la Commission de protection du littoral de l’Association de Protection et de Sauvegarde du Village Touristique de Chaffar.

Le geste est simple, dit-elle, mais son effet est puissant. Ce qui avait été retiré du paysage pour en effacer les traces y revient sous une autre forme.
Deux grands panneaux de contreplaqué, de 2,80 mètres sur 2,10 mètres, sont entièrement recouverts de bouteilles récupérées sur le littoral. Agrafées les unes aux autres, elles composent une étrange surface qui évoque une mer privée de son eau.
A la place du bleu, le plastique. A la place du mouvement des vagues, l’accumulation.
A la place d’un paysage naturel, le résultat tangible de milliers de gestes ordinaires.
L’installation ne montre donc pas une pollution lointaine ou abstraite. Elle donne à voir celle qui se trouve déjà là, sous nos yeux, suffisamment familière pour être devenue presque invisible.
Quand les corps entrent dans le paysage
Sur cette « mer » artificielle prennent place trois corps : ceux d’Agnès Daugreilh, de Tiffany Blanc et d’Omar Drira. Tous trois sont vêtus de sacs-poubelles et allongés sur les panneaux. L’installation repose elle-même sur des poubelles disposées selon une double spirale. Les conteneurs dessinent un premier mouvement, tandis que leurs couvercles en composent un second. La spirale suggère un cycle qui semble ne jamais devoir s’arrêter ; produire, consommer, jeter, nettoyer, puis recommencer. Mais l’image la plus forte se trouve peut-être ailleurs, à l’écart du regard.
A l’origine de cette construction, Aïda Kchaou Khrouf s’introduit dans une poubelle. Enveloppée de sacs plastiques, elle disparaît sous un couvercle. L’artiste ne se contente plus de montrer le déchet. Elle s’y enferme. Le geste transforme alors le rapport habituel entre l’être humain et ce qu’il rejette. Le déchet, généralement tenu à distance, devient une enveloppe corporelle, un espace dans lequel le corps humain peut disparaître. Cette inversion constitue le cœur de la performance. « Ce que nous jetons hors de notre quotidien revient nous englober » témoigne l’artiste.

Une pollution devenue ordinaire
La force de l’œuvre réside aussi dans ce qu’elle dit de notre perception.
Le déchet est partout, et c’est précisément pour cette raison qu’il finit par ne plus être véritablement regardé. Une bouteille dans le sable, un emballage dans les dunes ou un objet plastique abandonné près de la mer peuvent sembler insignifiants lorsqu’ils sont considérés séparément.
Mis bout à bout, ils racontent pourtant une autre histoire. Celle d’un modèle de consommation, celle d’une responsabilité diluée, celle d’un littoral progressivement transformé par des comportements répétés.
En récupérant les déchets directement sur la plage, l’œuvre leur restitue une visibilité qu’ils avaient perdue. Il ne s’agit pas de transformer des détritus en objets décoratifs, mais de leur redonner une fonction de signal.
L’art devient ainsi un moyen de déplacer le regard : faire de ce que l’on contourne habituellement le centre même de l’image.
Au-delà du nettoyage, prévenir…
Pour Aïda Kchaou Khrouf, la démarche artistique ne saurait se substituer à l’action publique. Le nettoyage demeure nécessaire, mais il ne peut constituer l’unique réponse à la dégradation du littoral. Une politique durable devrait également renforcer les moyens consacrés à la prévention, au contrôle et à la sanction des comportements qui dégradent les espaces naturels. Sur le terrain, cela suppose notamment de disposer d’agents capables de surveiller, de constater les infractions et, lorsque cela est nécessaire, de verbaliser les contrevenants.
La question est finalement celle de la priorité : faut-il continuer à consacrer l’essentiel des efforts à réparer les dégâts ou investir davantage dans les moyens permettant de les empêcher ?
La spirale imaginée dans l’installation fournit une réponse symbolique : si le déchet est constamment ramassé sans que les comportements qui le produisent ne changent, le cycle recommence.
Un territoire fragile
Le cas de Chaffar est d’autant plus significatif que la fragilité environnementale du territoire n’est pas une découverte récente. La zone de Mahrès-Skhira est classée zone sensible depuis 1998. Un Schéma directeur d’aménagement adopté en 2003 faisait déjà référence à une étude d’impact environnemental réalisée en 2000 concernant la zone touristique de la région. Autrement dit, les alertes existaient, les études n’y manquaient pas et la vulnérabilité du territoire était connue.
Pourtant, les pressions exercées sur le littoral n’ont pas disparu. L’érosion, la fréquentation humaine et la dégradation des milieux continuent de poser la question de la capacité collective à transformer la connaissance scientifique et administrative en mesures concrètes de protection.
C’est dans cet écart que l’œuvre trouve toute sa portée. Elle parle moins d’un problème qu’on découvre aujourd’hui que d’un problème qu’on connait depuis longtemps et qu’on tarde encore à résoudre.
Cette démarche rejoint les propos du critique d’art Khelil Gouia, lauréat du Prix Sheikh Zayed, lors d’une conférence organisée au Festival international de Mahrès en août 2026. Evoquant le travail d’Aïda Kchaou Khrouf, il soulignait notamment le rôle de l’artiste contemporain dans la mise en lumière des aspects les plus dérangeants du monde qui l’entoure, en référence à ses performances réalisées autour des déchets et de la pollution. Une approche qui rompt avec une conception traditionnelle de l’art fondée principalement sur la recherche du beau.
