Depuis Vingt-cinq ans que Reporters sans frontières publie un classement mondial, jamais la liberté de la presse n’avait été à un niveau aussi bas. Plus de la moitié des pays du monde sont dans une situation « difficile » ou « très grave ». La Tunisie, 105eme sur 180 perd 8 places et s’attire ce commentaire : « l’instrumentalisation de la justice et les pressions politiques renforcent l’étau dans lequel se trouve la presse critique. Les partisans du président Kaïs Saïed ont pris une place prépondérante dans les médias, imposant un discours en sa faveur”. L’Algérie, 145eme perd 19 places alors que le Maroc remonte en 105eme position du fait qu’aucun journaliste n’a été emprisonné.
Si la mauvaise situation de la presse d’Afrique du Nord n’étonne guère, la surprise de ce classement est, pour certains, de voir en dernière position un pays dont on ne parle pratiquement jamais, l’Erythrée. Oui, ce pays au bord de la mer Rouge, frontalier de l’Ethiopie et de Djibouti, existe. Italien, puis britannique et éthiopien, il est devenu indépendant en mai 1993 au terme d’une trentaine d’années de guerre, près de 100 000 morts et plus d’un million de déplacés. Porté au pouvoir, Issaias Afwerki, héros de l’indépendance, 80 ans aujourd’hui, impose immédiatement une dictature : parti unique, pas d’élections, médias indépendants interdits, opposants en prison et service militaire obligatoire d’au moins 18 mois pour tous les hommes. Jusqu’à un tiers des citoyens du pays auraient fui en raison de cette pratique comparée par les Nations Unies à de l’esclavagisme. On ne sait d’ailleurs pas combien l’Erythrée compte d’habitants, le chiffre le plus cité est 3, 68 millions mais d’autres donnent autour de 5 millions. Pays totalement fermé, l’Erythrée est surnommée « Corée du Nord de l’Afrique ».
Nommé Premier ministre éthiopien en 2018, Abiy Ahmed renoue des liens avec Asmara, ce qui lui vaudra le Nobel de la paix l’année suivante. En 2020 quand, le Front de libération du peuple du Tigré -province du nord de l’Ethiopie, se soulève, Afwerki envoie son armée soutenir son nouvel allié. Ses hommes seront accusés d’atrocités, ce qu’il dément…
Amitié ? Pas vraiment. La perte de l’Erythrée a privé l’Ethiopie de son accès à la mer Rouge, le port d’Assab. On parle aujourd’hui d’une « période de tensions renouvelées » et même de guerre possible. L’armée éthiopienne a souligné que les soldats du pays « n’hésiteraient pas une seconde à faire tous les sacrifices nécessaires pour la réalisation des intérêts nationaux », c’est-à-dire l’accès au port d’Assab. Le Soudan oppose également Asmara et Addis Abeba. Afwerki, comme l’Egypte, soutient le gouvernement officiel du général Burhane contre les Forces de soutien rapide du général Daglo, dit « Hemeti » qui, selon lui, « n’est ni plus ni moins que le bras armé des Emirats arabes unis ». Jusqu’ à la brouille de 2021, les EAU disposaient d’une base militaire dans le port d’Assab.
Des diplomates pensent qu’une confrontation est inévitable. Pourtant, cette Erythrée qui figure parmi les pays les moins développés du monde, a des atouts réels. Elle n’est pas que la « Corée du nord de l’Afrique », elle est aussi son joyau, sa perle cachée avec son littoral exceptionnel sur la Mer Rouge, les Îles Dahlak qui offrent un sanctuaire sous-marin de choix pour les explorateurs et passionnés de plongée et des sites historiques remarquables.
