
Ce sont là douze lettres de Gérard Haddad, natif de Tunisie, ingénieur agronome, médecin psychiatre, psychanalyste et philosophe. Il les adresse à son maître de pensée disparu, un rabbin érudit ayant vécu à Jérusalem et fervent opposant au régime au pouvoir de l’occupation. Il y rappelle les prémonitions de ce dernier quant à l’évolution de ce régime vis-à-vis du peuple qu’il occupe, des pays voisins qu’il martyrise et de ses prétentions expansionnistes et belliqueuses. Haddad fait précéder ses lettres dans cette édition par un mot pour son lecteur tunisien.
Les lettres, en somme, retracent le chemin intellectuel de conversion de l’auteur depuis un certain sionisme patriotique à une posture de traître revendiquée contre ce qu’est devenue l’occupation, ses principes et ses valeurs. Haddad détaille au fil de son courrier l’horreur engendrée par cette entité manœuvrée par des illuminés, au nom du judaïsme, ou plutôt à son insu, maniant armes de destruction massive, technologie de pointe et propagande relayée dans les cercles que l’auteur fréquentait. Haddad n’épargne ni les intellectuels parisiens, des pseudo-philosophes du « penser chic », ni les dirigeants inscrits à la même enseigne, ni les médias agitant l’épouvantail de l’antisémitisme à tort et à travers dès qu’une voix dissonante tonne la vérité du génocide palestinien ou celui du judéo-fascisme (voire du judéo-nazisme, tous deux dénoncés par l’auteur).
Face à sa douleur, Gérard Haddad fait l’éloge de la trahison : « Vive la trahison quand elle devient l’ultime bouffée d’oxygène dans une cité devenue folle et meurtrière ! ». Jusqu’à en faire une éthique. Jusqu’à la prophétisation du traître : le prophète qui tient tête au troupeau. La figure du traître serait louable lorsqu’elle s’érige contre les injustices du système dominant. Elle peut être politique (De Gaulles réfugié à Londres) ou littéraire et philosophique (Hugo ou Boris Vian le déserteur).
Haddad reprend ainsi le thème camusien de la révolte. Mais à y voir de plus près, le révolté de Camus est à mille lieues du traître de Haddad. L’homme de la révolte est « un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement » (L’homme révolté, Albert Camus). Le révolté, d’un même geste, hoche sa tête avec un oui franc et la secoue d’un non tout aussi tonitruant. Le révolté nie et affirme au même moment. Il nie son oppression présente et affirme son devenir prometteur. L’homme de la trahison, lui, évolue en deux temps ; deux longues et éreintantes périodes. Durant la première il dit oui, s’inscrit entièrement dans un projet qu’il ne reniera qu’une fois accompli, que trop tard, que dans une deuxième phase de lucidité, de mea culpa et de ressentiment. Et c’est là le fond de notre critique de ces « lettres enflammées ». Elles cherchent le salut du traître. Elles essaient de corriger un passé complice révolu. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Haddad cherche à la fin de ses lettres à racheter le « traître » qu’il est en appelant à l’érection d’un mémorial pour la Nakba de 1948 dans la ville sainte de Jérusalem alors qu’au tout début de ses lettres, il appelle ce tragique événement la « guerre d’indépendance ». La trahison est un fardeau lourd à porter, jusqu’à 48. La guerre des Six Jours de 1967 et l’appétit colonialiste de l’occupation de l’époque s’annoncent comme l’horizon qu’il est interdit, même au traitre, de franchir pour remettre en question l’existence litigieuse de l’entité sioniste dès 48.

