
Dans la Rome antique ainsi que dans sa province carthaginoise, les théâtres étaient des édifices publics qui appartenaient à l’État romain (le peuple et le Sénat) ou aux municipalités dans les provinces de l’Empire. Ils étaient souvent construits et financés par de riches magistrats ou par l’empereur lui-même pour s’attirer la faveur du peuple. Ce schéma fut scrupuleusement suivi par l’Europe « renaissante » à partir du XIVème siècle.
Au commencement, les Européens
A l’époque précoloniale l’édification de lieux spécifiquement appropriés aux spectacles est une notion introduite dans différentes contrées arabo-musulmanes par les Européens, en l’occurrence les Italiens et les Français. L’influence de la musique et du théâtre lyrique italiens amènent les Turcs à imiter la vie de château des grandes cours européennes ; aussi à partir du XIIIème siècle les palais et demeures des rois et notables ottomans furent-ils dotés de salles spécialement destinées à accueillir récitals, concerts, bals et représentations dramatiques ; l’édification en 1869 du 1er opéra au Caire par le khédive Ismaïl en est témoin.
Les Régents de Tunis influencés par la Sublime-Porte ne se privent pas de cette délectation et accueillent dans leurs résidences concerts et troupes d’opéra. Certains notables à l’instar des consuls européens organisent dans leurs demeures des bals dansants.
Henry Dunant, fondateur du mouvement de la croix rouge internationale, qui visita Tunis mentionne dans son ouvrage (La Régence de Tunis, 1858) des représentations d’opéra et de féerie dans le palais du prince Mohamed bey ainsi qu’un récital de violoncelle donné par le « célèbre soliste » Max Baurer.
« Tout dernièrement le bey s’est fait donner la comédie par une troupe italienne, on a joué l’opéra Il Trovatore et La mort et le médecin : toute la cour assistait à cette représentation qui l’a fort divertie ».
Par ailleurs, la présence croissante des colonies européennes dans les grandes villes portuaires de la Méditerranée, exigeant le maintien du cordon ombilical avec la mère patrie, incitait à la construction des salles de spectacles. En effet, la population non indigène était en majorité d’origine italienne. « Ces Italiens avaient leurs propres journaux et théâtres. En 1913 les Italiens représentaient 60% de la population européenne à Tunis, tandis que les Français ne représentaient que 30% ».
En revanche, la population autochtone se réjouissait d’une animation foraine organisée au hasard des opportunités sociales ou religieuses aussi bien dans les lieux publics que dans les demeures particulières.
Exposant l’ambiance citadine à Tunis pendant les nuits ramadanesques Dunant décrit :
« La soirée et la plus grande partie de la nuit se passent à fumer, à jouer aux échecs, aux dames, au trictrac, aux cartes ou à faire une promenade dans les rues. Tunis est alors éclairé de mille fanaux, dont l’effet est fantastique au milieu de cette population orientale. Çà et là on voit des joueurs d’instruments, des cafés chantants, des marionnettes, des marchands ambulants vendant des sucreries et autres friandises».
Les premiers théâtres et salles de concert furent construits par des européens bien avant la création de la Municipalité. Selon un témoignage de l’époque, l’on signale la présence d’une troupe d’acteurs qui donnaient des représentations dans une salle située à l’angle des rues Zarqûn et Sidi Qâdûs. « Ce théâtre était un grand dépôt en voûte que son propriétaire Capia, entrepreneur italien de plâtre et de chaux, avait aménagé en salle de spectacles et baptisé Teatro Cartaginese (Théâtre carthaginois) ».
Cependant, l’existence de ce théâtre ou d’une autre salle de spectacles semble antérieure à cette date au vu d’un arbitrage judiciaire signé à Livourne en 1826 entre un imprésario italien et une troupe d’acteurs vénitiens qui n’ont pas été payés après une saison donnée à Tunis.
« Point de galeries : quelques rangs de chaises, des banquettes, et au fond, en demi-cercle, des loges compartimentées au moyen de toile à sacs, permettant d’isoler, les uns des autres, ces ménages bourgeois auxquels les convenances de l’époque ne permettaient point de risquer au parterre un contact avec des inconnus.. L’éclairage se faisait à l’aide de quinquets à huile, donnant une lumière très crue ; un écran mobile placé devant la rampe, permettait d’obtenir des effets de nuit ».

En 1875, David Cohen-Tanugi (juif autochtone mort en 1928 à 93 ans) fait construire un théâtre de 400 places (Teatro Nuovo) à l’angle des rues de Bône et de Constantine (actuel Mohamed Ali) avec loges et galeries, blanc et or sur fond rouge ; les familles bourgeoises de l’élite européenne avaient chacune leur loge. Démoli en 1905, l’immeuble a été réédifié à usage de bureaux et un hôtel où s’est refugié l’assassin de la chanteuse juive Marguerite alias Habiba Msika.
Un ressortissant grec, Gringa, construit sur l’emplacement actuel de la Banque de Tunisie avenue de France le Teatro Paradiso. Un théâtre en bois qui fut entièrement reconstruit après incendie et devint en 1888 le premier théâtre municipal (900 places).
« La salle assez élégante avec ses dorures sobres sur fond rouge, comprenaient des baignoires latérales, une série de fauteuils d’orchestre, le parquet et le parterre ; à la première galerie, des loges de côté, et celles (de face) au milieu des fauteuils, de la Résidence, de la Division et de la Municipalité ; à la deuxième galerie, des bancs. Les places coûtaient de 40 centimes à 3 francs en soirée, avec tarif réduit de moitié pour les matinées ».
Les rues de Tunis n’étaient pas éclairées. A la veille de la signature du traité du 12 mai 1881, la capitale ne comptait que 24 réverbères à la lumière incertaine, c’était une réelle expédition pour se rendre à ces salles de spectacle. Marcel Gandolphe relate les difficultés que les ressortissants européens éprouvent pour aller au théâtre la nuit, pourtant « on ne manquait pas sa soirée de théâtre au Théâtre Cartaginois de la rue Sidi Qadoùs et plus tard au Giardino Paradiso ».
« C’était une réelle expédition pour se rendre à ces salles de spectacle par ces rues boueuses, obscures. La lanterne était nécessaire pour se livrer à cette véritable gymnastique ; un domestique vous précédait tenant bas la lanterne pour éclairer vos pas ».
En 1914 l’italien Fiorentino crée à la rue Thiers (actuelle Ibn Khaldon) la salle de Cinéma-Variétés qu’il transformera en Palace Théâtre puis Le Mondial, il y présentera différents genres de spectacles lyriques et dramatiques.
Plusieurs établissements similaires en bois ou en pierres, ouverts ou couverts, ont été construits pendant le XIXème siècle par des ressortissants européens en majorité italiens avant que la présence française ne devienne pressante et n’engendre une émulation créatrice entre les différentes colonies, autochtones compris.
Durant leur existence ces édifices ont vu défiler les sommités de l’art dramatique, les chanteurs d’opéra ainsi que les artistes « orientaux » en vogue.
(à suivre)
- (1) Jann Pasler Massenet en Tunisie française, italienne et arabe, Rennes, 2016
(2) Henry Dunant, La Régence de Tunis, Genève, 1858
(3) Marcel Gondolfe, La vie à Tunis (1842-1881), Alger, 1924
(4) Raoul Darmon, Un presque siècle de théâtre à Tunis (rétrospective de 1826 à 1914), Tunis, 1954 (5) Le nom et probablement le personnage ont inspiré les fameuses séances Kafiyya et Bajiyya de l’humoriste cheikh Ali al-Mûrâlî notoirement interprétées par Muhammad Abdelaziz Agrebi (6) Marcel Gandolphe, idem
