
Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.
Napoléonn
Alors que l’Etat prodigue sa munificence aux domaines des arts (1% du budget général en 2004, soit – toute proportion gardée – presque le même taux observé en France), nombre d’institutions culturelles sombrent dans la léthargie, des troupes fantômes dont les prestations sporadiques se font de plus en plus rares, d’autres monopolisent les activités officielles en dépit de leur niveau sans cesse dégradant. Il est évident que la Culture vit une période de marasme aisément perceptible tant au niveau de la création devenue rare qu’à celui de la programmation, sommaire et de la formation désuète en dépit des chiffres qui exaltent des réalisations étonnantes.
Nous ne prétendons guère détenir une formule miraculeuse à même d’inverser la situation à coup de baguette magique, nous estimons en revanche apporter une réflexion sur des questions fondamentales jusque là occultées dans l’espoir de remédier aux plaies qui infectent notre vie culturelle. Ces plaies ne découlent nullement de la haute intentionnalité divine, elles résultent d’actes humains, quelquefois intentionnels, d’une accumulation de fausses estimations et de bévues. Expliquer la longue succession des imperfections qui concordent – par hasard – aux maux de la culture, paraît bien plus extravaguant que la situation elle-même. Ceux qui se félicitent de l’état actuel semblent méconnaître la réalité ou se complaisent dans le laxisme, malencontreusement ou à dessein.
L’expérience est le nom que chacun donne à son erreur, disait un penseur. Nous nous limitons à mentionner les défaillances majeures qui affectent les différentes expressions artistiques afin que soit établi d’urgence un plan de redressement culturel.
1. Confusion ou fusion des sens ?
Entendons-nous a priori sur le sens que nous donnons au terme « culture ». Ce mot polysémique d’origine latine, signifie à la fois « le soin apporté à la mise en valeur d’un domaine particulier et la pratique requise par ce domaine », « l’ensemble des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent un groupe ethnique ou une nation, une civilisation, par opposition à un autre groupe ou à une autre nation ». Il est également entendu par le terme le concept communément adopté « l’ensemble des connaissances qui enrichissent l’esprit, affinent le goût et l’esprit critique ».
Où en sommes-nous ?
Il n’est pas inutile de rappeler que c’est le philosophe allemand du droit naturel moderne Samuel Von Pufendorf (1632-1694) qui, le premier, emploie le mot « culture » pour l’opposer à la nature et désigner ainsi « l’ensemble des œuvres humaines dans le contexte social où elles apparaissent ». Il donne par là au terme les dimensions d’observation et d’action qu’on retrouve dans l’acception moderne.
Brossant un tableau sombre de la situation intellectuelle en France l’écrivain et militant politique Renaud Camus (1946) alerte sur la déficience intellectuelle observée bien qu’il y ait encore des gens cultivés : il estime qu’il n’y a plus de classe cultivée en France, la même chose en Angleterre, l’élite a été totalement détruite. « Voyez ce qu’on enseigne dans les universités, voyez de quoi les professeurs font la matière de leur enseignement, des futilités absolument sans nom. La grande matière de l’enseignement a disparu, l’élite a été systématiquement éliminée par une sorte de « catine » à feu doux ».
Pour sa part, faisant allusion au fameux soulèvement estudiantin de mai 1968 qui a bouleversé la configuration sociale de la France, une analyste confirme : « tout ce qui s’effondre dans notre société a été préalablement arrangé ».
Au vu de ce diagnostic et compte tenu des événements survenus durant les cinq dernières décennies, la crise, toute proportion gardée, semble bien générale et concerne les pays des deux rives de la Méditerranée.
La propagation d’une sous-culture populiste souvent folklorisée par les médias de consommation au style américanisé a permis à des pseudos et piètres intervenants de monopoliser la scène médiatique et d’accéder au devant des « feux de la rampe » par un « matraquage » soutenu.
A cela s’ajoute aujourd’hui une technologie nouvelle, l’Intelligence Artificielle, qui assiste le « supposé créateur » dans toutes les étapes de sa production depuis la conception du produit jusqu’à l’exécution finale : « un package » de logiciels générant des millions de modèles et de motifs standards déjà emmagasinés dans la mémoire virtuelle et dont l’usage sans mention est considéré comme plagiat.
Depuis bien des années, le « playback » musical dans les émissions audiovisuelles a fait l’objet d’oppositions syndicales dans le monde en raison du remplacement des artistes réels par une bande magnétique enregistrée par d’autres, ce qui constitue une arnaque aussi bien artistique que morale. Aujourd’hui toute simulation du son ou de l’image est également combattue par les instances corporatives concernées.
Notons à propos que le plagiat tel qu’il est mondialement défini est « l’appropriation indue du travail, des idées ou des mots d’autrui, présentée comme sa propre création sans citer la source originale. Considéré comme une faute grave (académique ou morale), il inclut le copier-coller, la paraphrase non créditée, et l’usage d’IA sans mention. Il est punissable et évitable par une citation rigoureuse ».
Nul n’a échappé au phénomène de la dégradation ni aux effets de la « soi-disant » mondialisation hormis ceux qui, protégés par l’immunité culturelle, ont pu résister aux influences négatives.
Ce que les ethnos dénomment aujourd’hui « musiques du monde » ou encore « musiques de l’humanité » a perdu le sens profond de l’expression humaine et relève plutôt de l’étrangeté de la configuration que de la compréhension du mécanisme civilisationnel qui l’a généré.
2. Dysfonctionnements du système ?
La Culture a-t-elle vraiment besoin d’une administration ? Est-il nécessaire qu’existent des fonctionnaires formatés dans une bureaucratie stéréotypée pour gérer les domaines de l’art ? Ce domaine à la fois immatériel et matériel est-il gérable de la même manière que n’importe quelle autre activité humaine ?
Assurément pas, mais la politique d’un Etat peut le conduire à considérer la culture comme un facteur de développement social, un secteur d’activités économiques ou concilier les deux options ; aussi doit-il envisager les mécanismes adéquats qui traduisent son choix quant à la nature de son intervention.
Peu après l’indépendance, l’Etat tunisien -qui s’inspirait manifestement de la France- a choisi d’investir dans la culture et de la fonctionnaliser dans le sens de sa politique.
Depuis l’instauration de la république, le pays a expérimenté trois intentions économiques : le socialisme coopératif, le mercantilisme des PMU et enfin le libéralisme capitaliste conjugué au présent de la mondialisation. La culture et ses institutions – d’ailleurs précaires – ont été mises à rude épreuve pour s’adapter aux changements, mais à défaut de concordance d’options elles semblent désormais inopérantes.
La faute incomberait-elle aux intellectuels et artistes créateurs qui n’ont pu assimiler les mutations nouvelles ou au système lui-même qui n’offre d’alternative que celle déjà établie ?
Le système mis en place depuis la création du Secrétariat d’Etat aux Affaires Culturelles (11/12/1961) et qui répondait alors à une politique autocratique favorisant l’hégémonie de l’Etat, s’est progressivement enrouillé dans ses propres mécanismes pour aboutir à une impasse irréductible, une incompatibilité manifeste entre le système adopté et la variabilité des conjonctures. Car pour passer du monopole absolu à la libre initiative bien des mesures auraient été indispensables.
Hormis certaines personnalités politiques qui avaient une vision particulière de l’action culturelle de par leur appartenance effective à la caste des intellectuels, les ministres qui se sont succédé à la tête du département – y compris le maître estimé Mahmoud Messaadi – n’avaient pas un programme défini, des objectifs précis ou une planification détaillée d’un projet cohérent. A l’exception de l’écrivain Béchir Ben Slama, certains étaient tellement étrangers au monde de la culture et des arts qu’ils ont rarement mis les pieds dans un théâtre, assisté à un concert ou visité une exposition plastique avant que le portefeuille de la culture ne leur soit confié, protocole exige.
La plupart de ces ministres ont géré le quotidien en hauts fonctionnaires de l’Etat chargés d’une mission temporaire davantage politique que technique ; aussi leur réflexion fut-elle souvent portée sur des généralités sujettes à des interprétations controversées telles l’authenticité, l’ouverture, la sauvegarde du patrimoine, la priorité à la production nationale sans pour autant élaborer un projet culturel approprié au projet de société prôné par le discours officiel.
Chacun avait en plus son approche personnelle, ses opinions, ses convictions, son goût, lesquels conditionnés par l’environnement social dont il est originaire ont conduit la culture à tergiverser dans tous les sens.
Un ancien ministre, bien que sorbonnard, n’appréciait pas la musique symphonique.
Par ailleurs, l’organisation interne de l’administration culturelle qui n’a pas été ajustée depuis des décennies ne semble plus adaptée aux besoins réels, telle la Direction de la Musique ou la Direction de la formation et du recyclage qui n’ont plus droit de cité notamment après la cession des enseignements spécifiques à l’Enseignement supérieur, et la réduction des écoles de musique et de danse – d’ailleurs sans statut juridique – à leur plus simple expression.
De surcroît, l’Etat continue, d’une part, à gérer pleinement les affaires de la culture par le biais de ses instances bureaucratiques généralement déconnectées du domaine et son assistance financière (1,5 % du budget général), et d’autre part, il incite les artistes à s’organiser en sociétés à caractère commercial.
Concilier le monopole de l’Etat et la libre initiative, une équation dont la réalisation semble des plus alambiquées.
Car pour passer du monopole de l’Etat à la libre initiative il fallait que le système se modifie d’un système d’administration loin du réseau bureaucratique centralisé.
Cependant, il semble que le système mis en place depuis l’indépendance s’intégrait dans les « maisons du peuple » construites dans différents points du territoire national puis converties en « maisons de la culture » ; il répondait à une certaine conception de « décentralisation » excluant toutefois la « désintermédiation » et la « concurrence », deux facteurs essentiels pour atteindre la décentralisation.
(à suivre)
